Opéra
Manon ou la magie d’une représentation unique à l’Opéra de Paris

Manon ou la magie d’une représentation unique à l’Opéra de Paris

20 février 2022 | PAR Paul Fourier

Les péripéties des annulations liées à la Covid ont amené Roberto Alagna à reprendre le rôle de des Grieux dans l’opéra de Massenet. Aux côtés d’une émouvante Aylin Perez, il s’affirme une fois de plus comme le plus bel interprète de l’opéra français. 

En ces temps tourmentés, il est parfois difficile de suivre et de s’adapter aux multiples changements qui perturbent les productions d’opéra. Après une terrible période d’annulations (danger non encore complètement circonscrit), le temps est à la valse des distributions. Le public a le tournis et les artistes doivent avoir une sacrée dose de résilience pour résister vocalement et psychologiquement à leurs incessants changements de planning.
L’on résumera l’histoire – non extraordinaire – qui a, cette fois, frappé la reprise de la production de Manon à l’Opéra de Paris, par quelques raccourcis : cas de Covid dans l’orchestre, générale annulée (par deux fois) et report de la Première, valse des ténors pour adapter le nouveau planning.
Roberto Alagna avait assuré la répétition générale le 8 (il est d’usage que les spectateurs invités à cette répétition s’abstiennent de tout commentaire public), mais le véritable baptême du feu pour celui qui revenait au rôle, une décennie après sa précédente incarnation était pour ce 17 février. Les autres représentations sont assurées par les talentueux Atalla Ayan (le 20 février) et Benjamin Bernheim (les 23 et 26 février). 

Au milieu de cette tempête, les autres interprètes ont tenu bon et Ailyn Perez semble bien partie pour assurer, comme prévu, toutes les représentations de la série. La soprano américaine n’est pas encore très connue en France même si, par le passé, elle a, participé à une série de Traviata à l’Opéra de Paris. Manon est une précurseure volage et libre, une Violetta du XVIIIe siècle. Et le rôle lui va bien ! Certes l’on peut avoir des réserves sur sa projection parfois limitée (l’artiste n’est pas toujours aidée, ce soir, par le chef) et sur des suraigus disgracieux, notamment dans la scène du Cours-la-Reine. Mais ce qui fait la force de l’artiste, c’est sa capacité à émouvoir car sa Manon est moins flamboyante que simplement humaine ; elle incarne, en effet, une femme qui, simplement, choisit sa voie et mourra d’avoir voulu sa liberté, d’avoir transgressé les règles et volé aux hommes la maitrise du désir sexuel… ce qu’un Guillot de Morfontaine se chargera, in fine, de lui rappeler.
Elle nous raconte une histoire finalement linéaire ; sa Manon ne se métamorphose pas, elle évolue en suivant son chemin, coquine au début, reine au second acte, transgressive au troisième, déjà « sur le fil » au quatrième, pour chuter finalement au cinquième acte.
Le timbre est séduisant et ce ne sont pas les effets qui font sa force mais son aptitude à nous conter son histoire, tout en usant d’un excellent français, qualité appréciable face à Roberto Alagna, et à sa diction légendaire.

Face à elle, donc, c’est le retour d’Alagna qui a réussi à « caser » cette représentation entre les deux concerts avec Aleksandra Kurzark et le départ du couple pour New York et Tosca. 

« Roberto, prononcez un mot, une phrase et le monde se rappellera instantanément que vous êtes un maître dans l’opéra français ! » 

C’est probablement cette phrase (ou une similaire) que les spectateurs entendirent résonner intérieurement lorsque retentit cette première phrase « J’ai marqué l’heure du départ. J’hésitais. Chose singulière… ». Ce des Grieux-là partait ainsi pour nous enchanter, trois heures durant, par la magie des mots et par son appropriation du personnage.

Ce soir, si la voix est triomphante, il n’y a pas là, trace d’esbroufe, mais plutôt, une forme de modestie, dans les attitudes et les propos. Aux côtés d’Ailyn Perez (qu’il connait pour avoir chanté avec elle au MET), cette Manon très humaine, Alagna propose une interprétation subtile. D’abord conquérant lorsqu’il s’agit de conquérir la belle, voilà ensuite un homme qui perdra ses repères à cause d’elle.
Dans un opéra pour lequel il est facile de tomber dans une forme de théâtralité sentimentale, son jeu est simple et le ténor, par un mot ou un accent, sait faire apparaitre une forme de doute ou de souffrance.
Vocalement, tout Alagna qu’il soit, le pari était risqué de revenir à ce rôle qui firent les grandes heures de son début de carrière. En cela, pouvait-il toujours incarner la jeunesse du Chevalier ? La réponse est oui ! Les Samson et Otello ont assombri le timbre mais le ténor est fort de son ardeur et de cette luminosité unique qui sied si bien à l’impétuosité du héros.
Dans cet emploi lyrique, il prend garde à maîtriser sa voix et à ménager sa partenaire. Lorsqu’il chante « En fermant les yeux, je vois là-bas… », la douceur des accents, la maîtrise parfaite de ses piani incroyables donnent à ces mots une vérité saisissante.
Certes, à l’acte III, on perçoit une légère tension dans l’air « Je suis seul. Seul enfin. C’est le moment suprême », mais le fameux duo de Saint-Sulpice qui suit, est, pour lui, comme pour elle, un modèle du genre, passionné et ardent… comme le sera celui, beaucoup plus résigné, de la fin de l’opéra dans lequel tout a laissé place à la simplicité et la pureté du chant.

La distribution, qui évolue autour des deux protagonistes principaux, contribue à hisser cette Manon à un haut niveau. Si le Lescaut d’Andrzej Filonczyk tient son rang mais manque cependant d’éclat, le Comte des Grieux de Jean Teitgen sait combiner l’élégance à la rigueur. Rodolphe Briand se moule à merveille dans les habits de Guillot de Morfontaine avec ses prétentions sur la belle et sa vengeance contre elle. En Brétigny stylé, Marc Labonnette lui oppose un beau contraste en amant contrarié dans ses plans. Ilanah Lobel-Torres, Andrea Cueva Molnar et Jeanne Ireland incarnent trois cocottes fort délurées et l’on retrouve avec plaisir le vétéran Philippe Rouillon dans le rôle de l’hôtelier. 

Quant à la La mise en scène de Vincent Huguet, elle est fort décorative

Incontestablement, cet homme-là aime les décors imposants avec de hauts murs, des colonnades et des grands tableaux. En cela, il fait plaisir aux amoureux de mises en scène traditionnelles, ce qui lui vaudra des applaudissements au lever de rideau de l’acte II. S’il fait un parallèle entre Manon et Joséphine Baker (excellente Danielle Gabou), cela reste très sage et l’on aurait aimé qu’un soupçon de provocation vienne pimenter cette histoire qui traite aussi de sexe. Sa direction d’acteurs sans être transcendante, est honnête et, dans les duos et solos (Saint-Sulpice, la route du Havre), nos chanteurs se retrouvent parfois un peu perdus, dos à ces grandes parois peu propices à l’intimité. Il y a Il faut ajouter à cela quelques bizarreries… On ne lésine pas sur les décors mais on perd curieusement en route « la petite table » et les fleurs que reçoit Manon… des détails certes… Au final, l’ensemble donne une impression d’efficacité mais manque souvent de force et de puissance.

Dans la fosse, James Gaffigan fait, lui aussi, honnêtement son travail à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris. Si l’on ne s’attache pas à relever quelques décalages avec les chanteurs en se rappelant que les conditions de répétitions étaient loin d’être optimales, la rythmique sait être tantôt tendue pour coller à la progression dramatique de l’histoire, tantôt adoucie pour permettre à l’émotion de s’installer. Quant au Chœur, il est formidablement à son aise dans ce répertoire français qu’il maîtrise si bien.

Au final, toutes la péripéties de préparation de cette Manon auront donné à la représentation un petit air de miracle. A l’issue de la soirée, le public ne s’y est pas trompé, il était là pour occuper chaque siège de la salle et pour faire une ovation aux artistes. 

Visuels : © Emilie Brouchon / Opera National de Paris

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Paul Fourier

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