Opéra
Lulu reprise à la Monnaie de Bruxelles, la virtuosité de Warlikowski et la performance de Hannigan

Lulu reprise à la Monnaie de Bruxelles, la virtuosité de Warlikowski et la performance de Hannigan

04 novembre 2021 | PAR Paul Fourier

Le théâtre de La Monnaie reprend la mise en scène, datant de 2012, de Krzysztof Warlikowski. Toujours fascinante, elle est de nouveau portée par Barbara Hannigan, sa créatrice, une équipe vocale exceptionnelle et la direction d’Alain Altinoglu qui allie couleurs et contrastes.

Par sa démesure, sa dureté, par sa partition, son livret, le foisonnement de ses personnages, Lulu est une œuvre qui effraie. Qui effraie, fascine voire ensorcelle. Un œuvre monstre qui, pour parvenir à aboutissement doit reposer sur des orfèvres.
C’est probablement ce qui décida Peter de Caluwe, le directeur de l’institution, d’en confier le chantier, en 2012, à Krzysztof Warlikowski. S’il est des rencontres déterminantes dans la vie des œuvres, celle entre le metteur en scène et l’opéra de Berg eut tout d’un alignement parfait de planètes. Prendre, de surcroit Barbara Hannigan pour le rôle-titre, c’était entrer dans une zone vertigineuse, celle dans laquelle Lulu, cette femme qui, comme l’annonce le dompteur, évolue librement « pour causer le malheur, pour attirer, séduire et pour empoisonner, comme si de rien n’était, pour tuer » hérite d’une incarnation à sa mesure.
Bien sûr, il y eut des antécédents symbiotiques dont le mythique trio Chereau – Boulez – Stratas lors de la création de Lulu dans sa version complètement orchestrée au Palais Garnier. Mais la production actuellement re-présentée fait, à n’en pas douter, partie de celles qui font date dans l’histoire scénique de l’opéra au XXIe siècle.
Lulu est un enchevêtrement. La musique de Berg est d’une beauté incroyable et d’une complexité héritée autant de l’inspiration du compositeur que de ses obsessions psychologiques, la partition sérielle s’appuyant notamment sur les lettres AB HF (lettres du solfège allemand, mais également initiales d’Alban Berg et d’Hanna Fuchs, son grand amour contrarié) ou sur le chiffre 23, son chiffre fétiche.
Le livret de Lulu étourdit par sa force et sa violence intrinsèques, par l’inexorable marche vers l’abîme des êtres qui croisent la femme dont la mort est forcément l’aboutissement de cette fresque humaine et cruelle.

« I guess I am a fantasy» (Marilyn Monroe)

Partant d’un fait simple énoncé notamment au troisième tableau de l’acte I selon lequel Lulu aurait souhaité, dans sa jeunesse, incarner Odile dans Le Lac des cygnes, Krzysztof Warlikowski plonge sa production dans l’univers de la danse. Ainsi, c’est une mystérieuse danseuse (cygne) en noir et son double narrateur (Claude Bardouil et Rosalba Torres Guerrero) qui lancent l’histoire avec un texte de Christian Longchamp à partir de l’Ancien Testament. On y parle de Lilith, première femme et compagne d’Adam qui choisit le parti du Diable plutôt que celui de Dieu. Lilith, avec ses deux consonnes en commun avec Lulu, sera la première d’une série de femmes dont on pourrait l’en rapprocher : Marilyn Monroe, la modèle du photographe dans Blow Up d’Antonioni, Lolita, seront les références cinématographiques d’un metteur en scène qui s’en nourrit toujours. Et ce qui était moins évident en 2012, l’on pense aussi, par son image omniprésente, à ces influenceuses des temps actuels ou prétendues telles, dont toutes celles qui s’y brûlent les ailes… parfois jusqu’au harcèlement ou à la mort.
Ainsi, la mise en scène semble s’être imprégnée du vertige qui nous saisit, rien qu’à la lecture du livret (ou des œuvres inspiratrices de Franz Wedekind, Erdgeist et Die Büchse der Pandora), offrant à voir aux spectateurs une évolution des personnages baignée d’images nous renvoyant à de multiples références. Et alors que cela pourrait nous gaver, cet ingrédient complémentaire à la musique de Berg fait l’effet d’une drogue qui nous hypnotise et nous transporte.

La danse comme fil rouge

Comme on l’a dit, la danse est omniprésente ; la danse, les danseuses et les danseurs. Au début, en justaucorps, Cyril Bortolami, jeune garçon androgyne, mène les bourgeois protagoniste à leur siège faisant miroir avec la salle. Pourrions-nous être l’un d’eux, l’un de ses monstres à venir ? Il sera bientôt rejoint par le (légèrement) plus âgé Yoni Martin qui exécute des mouvements de danse. Ces enfants approchent ainsi de près et amusent ces femmes et ces hommes qui vont plonger dans la fange. Durant toute la représentation, la jeunesse et la pureté des danseuses et danseurs côtoieront les sales aventures de Lulu et de sa bande. Lorsqu’à la fin, le proxénète intervient, que les jeunes filles sur leurs lits assistent à la déchéance de Lulu et à sa mort, l’on ne peut que rapprocher, avec effroi, ce voisinage des rencontres de la jeune et pure Lulu avec ses rêves de ballet et de ce qu’elle est devenue… Le subtil travail de chorégraphie de Claude Bardouil avec les danseurs menés par Sylvia Printemps doit être salué tant il s’insère avec précision dans la mise en scène.

Barbara Hannigan, athlète et danseuse

Montée sur pointes, la chanteuse polymorphe (chef d’orchestre à ses heures et montrant ici ses talents de danseuse) est Lulu… jusqu’à l’épuisement qui semble l’habiter au moment des saluts. Presque dix ans après sa prise de rôle, le matériau vocal s’est sans doute émoussé et les aigus n’ont plus la même facilité, mais elle traverse la représentation comme possédée, combinant les difficultés vocales aux prouesses physiques, voire athlétiques. Berg a fait de Lulu une femme-force, une femme extrême, une femme-monstre… et l’incarnation de bien des femmes. Warlikowski fait de Hannigan la muse d’une de ses productions, une icône incandescente dont l’artiste se saisit, qu’il pousse dans ses extrêmes et qui nous subjugue. Des commentaires saisis à l’entracte, il était tellement question de sa performance. Des saluts qui l’accueillirent, l’on retint l’amour du public qui saluait Hannigan devenue, durant quatre heures, Lulu, une Lulu flamboyante de beauté, aguicheuse, sensuelle puis se consumant jusqu’à n’être qu’une danseuse transformée en corps que les hommes abusent. Des cris pour saluer sa performance, il y en eut, des mots, il est difficile d’en mettre tant cela relevait de l’exploit qui nous saisit et nous mit KO.

Hannigan si bien entourée

La sarabande proposée avance tant de personnages que tous les chanteurs ou presque endossent plusieurs rôles. Parmi ceux-ci nous pouvons retenir quelques-uns. Il y a évidemment l’extraordinaire Dr Schön et l’effroyable Jack l’Éventreur de Bo Skovhus, géniale et puissante image d’amour et de mort. Le Alwa de Toby Spence et le peintre-photographe de Rainer Trost rivalisent eux magnifiquement de talents, incarnant affres et souffrance des victimes du parcours de Lulu, ange lui-même victime et bourreau. Il y a également la Princesse Geschitz, tout en présence, de Natascha Petrinsky, le Schigolch adipeux de Pavlo Hunka, l’athlète grotesque de Martin Winkler, la belle Lilly Jorstad qui combine trois personnages à elle seule. Et puisque ce travail d’équipe atteint la perfection, l’on rajoute à nos applaudissements, chanteurs et acteurs, Gérard Lavalle, Florian Hoffmann, Georg Festl, Julie Mathevet, Mireille Capelle, Beata Morawska, Lucas Cortoos, Kris Belligh et la troublante jeune danseuse Kiara Plasman dans le rôle de la « petite » Lulu.

Alain Altinoglu le flamboyant

Dérouler quatre heures durant la partition foisonnante, complexe et, disons-le, ardue, de Lulu, n’est pas une mince affaire surtout que la musique de Berg peut devenir la victime collatérale d’une mise en scène qui atteint la perfection. Bien au contraire, le chef explore toutes les richesses de celle-ci, exhale toutes les formes musicales introduites par le compositeur, joue des contrastes et sublime les belles plages orchestrales. Ce faisant, l’Orchestre symphonique de la Monnaie représente le deuxième pilier de l’aventure et rend honneur au plus haut point à Berg, ce génie tourmenté.

Alors, même si vous n’êtes qu’un admirateur lointain de la musique sérielle ou dodécaphonique, de Berg ou de Schoenberg et si, dans votre vie, vous devez assister une fois à une représentation de Lulu, c’est le moment de ne pas laisser passer l’occasion de voir ou revoir cette production historique et de ses multiples acteurs de talent.
C’est jusqu’au 18 novembre au Théâtre de la Monnaie.

Visuels : © Simon Van Rompay / Théâtre de la Monnaie

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