Théâtre
A bout de sueurs, un conte qui serre le cœur sur l’exil

A bout de sueurs, un conte qui serre le cœur sur l’exil

04 novembre 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Dans la Salle du Paradis au Lucernaire, la pièce A bout de sueurs, tragédie sur le mirage de l’Exil, bouleverse. Le récit imaginé par Hakim Bah et interprété par trois merveilleux comédiens est instructif, d’une réalité âpre que nous souhaiterions ne pas connaitre. La pièce vertueuse est une belle proposition de théatre contemporain.

La drame de l’émigration

L’art du récit de Hakim Bah entremêle le familier et le conte, la fiction et la réalité. L’intrigue est amère. Au départ, un fait divers authentique : le drame de deux jeunes passagers retrouvés morts de froid dans le train d’atterrissage d’un vol Conakry-Bruxelles. Binta (Claudia Mongumu) revoit Fifi (dense et attachante Diarietou Keita), son amie d’enfance, après de longues années de séparation. Fifi revient de France, où elle s’était installée après avoir rencontré Michel sur internet. Elle initie Binta aux sites de rencontres pour la libérer d’une vie conjugale harassante. Un homme (vigoureux et multiple Vhan Olsen Dombo) à Paris l’invite à la rejoindre. Et le miracle advient, sauf qu’il tient du mirage. La longue plongée aux enfers de Binta engloutit implacablement une famille entière, femme, mari, enfants. 

Une réalité se déploie sous nos regards parfois embarrassés. L’idéalisation de Paris, devenu le fétiche d’un plaisir garanti de vivre, le patriarcat misogyne traditionnel, la disqualification héritée du colonialisme et de la mondialisation de l’homme noir africain confronté à  l’homme blanc occidental. Les choses sont dites. Avec la même ferveur, les rêves et les fantasmes de ceux-là qui veulent quitter le fleuve Congo pour les bords de Seine se consument jusqu’aux cendres. 

Le spectaculaire de l’exil

Les trois comédiens défendent les mots de Hakim Bah avec force. La mise en scène de Bah et de Diane Chavelet est fine, délicate, élaborée. Au plateau, Victor Pitoiset enrobe le geste et alimente le tension dramatique. Le rythme ne nous laisse aucun répit. L’amère absurdité du spectacle de ces vies aliénées s’installe en nous pour longtemps.

Claudia Mongumu

Claudia Mongumu n’a que trois ans lorsque sa mère fuit avec elle le régime de Mobutu, au Congo, pour rejoindre son père en France. Réfugiée politique sur une terre d’accueil, traversée par les racismes, elle suit des cours en hypokhâgne et khâgne. Brillante et déterminée, elle décroche un Master à l’Institut de Management et de Communication Interculturels, tout en se formant à l’art dramatique au  sein des Ateliers du Sel à Sévres. Sur les planches, elle explore des pièces du répertoire classique et moderne, monte son propre spectacle, Rentrez chez vous et racontez, dénonçant la violence perpétrée contre les femmes en République Démocratique du Congo. Parallèlement à ce combat politique, Claudia Mongumu affine son jeu et après quelques apparitions à la télévision, obtient son premier grand rôle sur le petit écran pour Scènes de ménages. Elle crève l’écran.

Sur la scène du Paradis, Claudia Mongumu est une magicienne, elle joue toutes les intentions avec brio dans une sincérité rare. Elle imprime sa marque à son personnage de Binta et saisit le public. 

Foncez rencontrer Binta au Lucernaire du 3 novembre au 5 décembre 2021.

 

A bout de sueurs

de Hakim Bah , mis en scène par Hakim Bah, Diane Chavelet

Du mardi au samedi à 21h Dimanche à 17h30

Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre Dame des Champs 75006 Paris

 

Visuel Affiche

« Sur la bouche », Rebecca Benhamou fait une histoire parallèle du rouge à lèvre et du féminisme
Lulu reprise à la Monnaie de Bruxelles, la virtuosité de Warlikowski et la performance de Hannigan
David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture