Opéra

Luisa Miller au Liceu de Barcelone : du bruit, de la fureur … et peu de subtilité

Luisa Miller au Liceu de Barcelone : du bruit, de la fureur … et peu de subtilité

26 juillet 2019 | PAR Paul Fourier

Malgré une distribution globalement brillante, la production de Luisa Miller au Liceu joue trop la carte du passage en force musical alors que la nuance s’imposerait pour cette œuvre de transition de Verdi. La mise en scène tourne en rond.

Luisa Miller est un opéra de transition dans lequel le talent de Verdi s’affirmait et annonçait les Rigoletto et Traviata à venir. Sorte de quintessence du drame verdien bâti à partir d’une œuvre de Schiller, il réunit toute la somme, si prisée du compositeur, d’amours contrariées, de rivalités, de jalousies, de crapules et de meurtres, d’hommes exaltés qui crient vengeance à tout va, de femmes victimes et de pères autoritaires et castrateurs.
Forme d’aboutissement dans la première époque de Verdi, on peine à imaginer comment le compositeur aurait pu aller plus loin que dans ce drame où tout ne peut qu’aller de mal en pis.
L’amour est évidemment le carrefour où tous se retrouvent mais il s’agit toujours d’un amour mortifère et, d’ailleurs, les protagonistes n’en jouissent jamais de manière épanouie.
Œuvre de 1849, elle pourrait, en 2019, prendre la forme d’un soap-opera et encore, faudrait-il certainement forcer le trait. Cet opéra des sentiments extrêmes peut être traité avec un premier degré cathartique dans lequel les spectateurs font une plongée en apnée dans l’univers Schiller-Verdi des années 1850. Sinon, cette trame requiert une adaptation fine avec de sérieux paliers de décompression pour faire émerger, au milieu de cet imbroglio énervé, les subtilités d’une somme toute belle partition.

Le metteur en scène, Damiano Michieletto, semble n’avoir pas su choisir. Il opte pour un fil rouge bien maigre, celui de l’innocence des deux enfants, Luisa et Rodolfo, que le milieu hostile conduira irrémédiablement à la mort. À partir de là, il entraîne les personnages en ronde perpétuelle dans un décor compliqué en rotation permanente avec une pièce qui s’ouvre et se referme comme une fleur, une table et un lit sans grandes significations.
On renonce vite à comprendre d’autant que du mouvement, il y en a déjà suffisamment dans l’esprit torturé et les actions des personnages sans qu’il ne soit si nécessaire d’en ajouter par ce ballet superflu et fatigant.

L’équipe musicale, réunie pour l’occasion, ne nous mène guère vers la subtilité et opte, non sans une certaine efficacité, pour un Verdi passablement tonitruant.
Disons le d’emblée – n’en déplaise aux admirateurs de la soprano canadienne – Sondra Radvanovsky n’a pas la voix de Luisa Miller ! Elle ne possède pas ce timbre séduisant mâtiné de légèreté belcantiste par lequel d’illustres prédécesseures (récemment, Aleksandra Kurzak à Monaco) éclairaient le rôle et lui donnaient de la crédibilité. On sent d’emblée avec la scène d’entrée qui devrait être joyeuse et aérienne  que cette Luisa ne sera pas la femme fragile, objet obscur du désir malmené à la fois par le destin et par le monde des hommes sauvages, que le livret requiert.On pourra opposer que, dans ce monde d’opéra où tout n’est qu’artifice, l’argument n’est guère recevable, mais comment croire en cette jeune fille (pas si jeune) dont la voix couvre trop fréquemment celle de l’ensemble de ses partenaires. Finalement, seuls les moments de drame et de révolte permettront à Radvanovsky de reprendre pied dans son univers naturel, celui des Leonora et Norma, dans lequel elle excelle aujourd’hui. Si l’on ajoute à cela que la chanteuse n’a jamais été grande actrice et notamment que l’ingénuité du début sonne faux, on arrive à la conclusion qu’il y a bien des personnages de femmes volontaires dans lesquels elle peut régner en maîtresse incontestable sans devoir se fourvoyer dans des rôles qui ne lui conviennent pas ou plus.

Piotr Beczala, lui, semble avoir fusionné avec Rodolfo. Il parvient sans peine à s’approprier le personnage grâce à cette voix presque douloureuse parfois emplie d’une rocaille toute sur le fil du rasoir et par ces aigus tranchants que le chanteur semble sortir du tréfonds de lui-même.
Cette voix traduit, jusqu’à la sidération, l’esprit torturé voire malade de ce personnage dépressif, extrême, prêt à tuer ce qu’il déteste et ce qu’il aime avec la même facilité. Si l’on peut, à la limite, lui reprocher une certaine avarice de nuances, le chanteur va passionnément vers un chant libéré de la seule beauté, au profit d’une caractérisation viscérale fouillée. S’il suit, par là-même, un chemin où la brutalité est reine, ce choix est en grande cohérence avec l’intrigue dans laquelle masculin n’est pas compatible avec faiblesse.

Dans une même veine, les seconds rôles frisent l’excellence. Le rôle du père de Luisa semble avoir été écrit pour Michael Chioldi, dont la voix imprime le parfait équilibre pour cet homme qui peut toujours montrer ses muscles mais, différence de classe sociale oblige, est condamné à être dans le camp des perdants. Il maîtrise parfaitement une vocalité verdienne qui puise dans ses origines belcantistes. Ce faisant, il annonce les personnages de barytons plus complexes qui suivront, les Rigoletto, les Germont, les Posa.

Face à lui, Dmitry Belosselskiy, qui incarne le père de Rodolfo, a belle allure et est aussi bon dans les affrontements avec son homologue que dans les rodomontades à ce fils insoumis. Sa voix semble se trouver à mi-chemin entre celle du précédent et celle de Würm, l’âme damnée, le méchant absolu de l’histoire. Celui-ci est interprété par le toujours excellent Marko Mimica qui semble avoir basculé dans un univers diabolique où il n’est néanmoins pas avare de nuances dans la vilenie.
La grande scène de la Princesse étant celle où elle doit tenter d’arracher ses secrets à Luisa rend la tâche difficile à J’Nai Bridges qui s’avère totalement incapable de prendre un quelconque ascendant sur la tornade Radvanovsky. La voix qui ne manque pas d’atouts, notamment dans les graves, s’épanouira, espérons le, dans l’avenir dans un univers moins hostile.
La Laura de Gemma Coma-Alabert se révèle irréprochable.

Il est fort dommage, avec ce qui a déjà été souligné, que le chef, Domingo Hindoyan fasse preuve d’aussi peu de subtilités et ne fassent émerger que la partie pétaradante de cet iceberg surchauffé de Verdi. Dès l’ouverture, la patte est lourde et la dynamique verdienne restera plombée pendant toute la représentation. Une direction plus en nuances aurait, sans nul doute, permis d’éclairer la partition sous un jour autrement plus flatteur.
Comme souvent au Liceu, le chœur brille par son excellence, donnant corps à ce personnage si souvent choyé par Verdi.

Ainsi, malheureusement, cette Luisa Miller, dans la maison qui entendit Montserrat Caballé et José Carreras et, malgré une affiche qui brillait, à priori, de mille feux, apparaît comme trop inégale pour rivaliser avec les lustres d’antan.

photo © A. Bofill / vidéo : Piotr Beczala dans Luisa Miller au Metropolitan Opera de New-York en 2018.

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Paul Fourier

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