Opéra

Les pêcheurs de perles à rebours du souvenir à Lille

Les pêcheurs de perles à rebours du souvenir à Lille

26 janvier 2020 | PAR Gilles Charlassier

A rebours de l’orientalisme du livret, l’Opéra de Lille présente, en coproduction avec l’Opéra des Flandres où le spectacle a été créé il y a un an, une lecture iconoclaste et d’une grande force narrative des Pêcheurs de perles de Bizet.

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Si les transpositions sont assez souvent commandées par la prétendue nécessité d’actualiser les œuvres du répertoire pour les rendre éloquentes au public d’aujourd’hui, il arrive parfois que le dépoussiérage iconoclaste permette d’atteindre l’essence dramatique d’une œuvre. C’est le cas de la mise en scène des Pêcheurs de perles de Bizet réglée par le collectif FC Bergman, qui signe là son premier spectacle lyrique, coproduction entre l’Opéra des Flandres – où il a été créé en décembre 2018 –, Lille et Luxembourg. Plus de Ceylan – ancien nom colonial du Sri Lanka – ni d »orientalisme de pacotille, la scénographie se réduit à un plateau lentement rotatif partagé entre un mouroir médicalisé pour grabataires, où ne manque pas le crématorium, et un bout de plage sous une immense vague figée.

Toute la tension dramatique des retrouvailles entre Nadir et Zurga, dont le délai est étiré jusqu’au seuil du trépas, réside dans cette puissance du souvenir qui ravive le désir et les rivalités. Au-delà du réalisme psychologique du grand âge cultivant la nostalgie de ses jeunes années, c’est aussi la cure de jouvence de l’amour qui est ici décrite, avec une belle cohérence narrative, à rebours de l’écoulement naturel du temps, et non sans un soupçon d’humour, à l’exemple de l’arrivée sur une chaise à porteurs de Leïla grimée en vierge décatie avec lunettes et foulard, parodie d’un rituel de patronage. On peut également voir dans ces oripeaux de la vieillesse la sédimentation d’un serment que la vigueur des sentiments va faire tomber. La foule des pensionnaires, revêtu du même pull à carreaux et manches courtes que le jeune Zurga, perdra aussi des rides, et se fera le double collectif des affects troublant le concurrent déçu. La symbolique d’un drame en fin de compte intime est développée avec une évidente fluidité.

Au demeurant, à l’exception des interventions du choeur, assumées par les effectifs de l’Opéra de Lille préparés efficacement par Yves Parmentier, le plateau vocal se réduit à un trio amoureux – l’intervention de Nourabad, assumée sans faiblesse par Rafa? Pawnuk, n’est rien d’autre ici que l’intransigeance du Zurga à peine sorti de l’adolescence. En Leïla, Gabrielle Philiponet affirme un lyrisme coloré, nourri d’accents moirés, qui ne réduit pas le personnage à une sentimentalité diaphane. Le Nadir de Marc Laho lui donne la réplique avec un sens consommé du style où s’entend une maîtrise nuancée de la voix mixte et des ressources de sa tessiture. Remplaçant André Heyboer, annoncé souffrant, Stefano Antonucci confère à Zurga une appréciable crédibilité par une évolution psychologique investie. Les doubles jeunes de Leïla et Nadir, dansés par Félicité Guillo et Yohann Baran, ajoutent un contrepoint qui n’est pas sans intérêt. Dans la fosse, l’Orchestre de Picardie fait résonner la sincérité de l’inspiration de Bizet, sous la baguette alerte mais équilibrée de Guillaume Tourniaire.

Gilles Charlassier

Les pêcheurs de perles, Bizet, Opéra de Lille, jusqu’au 4 février 2020

Visuel  © Simon Gosselin

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Gilles Charlassier

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