Opéra
Sacrifice intime dans l’Enlèvement au sérail à Genève

Sacrifice intime dans l’Enlèvement au sérail à Genève

26 janvier 2020 | PAR Gilles Charlassier

Prenant le contre-pied de la bouffonnerie exotique de L’enlèvement au sérail, le Grand-Théâtre de Genève propose une lecture inédite du singspiel de Mozart qui, avec la substitution des dialogues par des extraits du Mandarin miraculeux de Asli Erdogan, sacrifie la vitalité théâtrale aux beautés mélancoliques d’une musique servie par un beau plateau vocal et la finesse de la direction de Fabio Biondi.

Mettre à l’affiche L’enlèvement au sérail de Mozart, c’est généralement synonyme de spectacle de gags endiablés, ou de transposition géopolitique aussi facile que passablement douteuse. Rien de tout cela dans la proposition commandée à Luk Perceval par Aviel Cahn, le directeur du Grand-Théâtre de Genève – contrastant avec une précédente production genevoise trempée dans les aventures de 007. Partant du constat que ce sont les dialogues qui abâtardissent la profondeur de l’inspiration mozartienne, les textes originaux ont été remplacés par des extraits du Mandarin miraculeux d’Asli Erdogan, recueil de récits le plus célèbre de l’écrivain turque en exil en Allemagne après avoir passé par les prisons de la dictature d’Erdogan à l’heure des purges politiques en 2016. En deux heures, sans entracte, les numéros musicaux sont scandés d’introspections narratives qui esquissent, en filigrane, l’impossible retour pour Konstanze et Belmonte à la fusion amoureuse passée, éclairant ainsi la subtile et tendre mélancolie de la partition à laquelle l’oreille, distraite par le théâtre, ne prête généralement guère attention.

Dans ce recentrement sur l’intime, les allusions au contexte politique, à l’exemple des errances du migrant, ne se résument pas à l’usuel vernis de la bonne conscience, et réfère bien plutôt à l’expérience du déracinement, qui ne connaît guère les frontières de l’actualité. Marginalisant, d’un point de vue dramatique, les personnages de Blonde, qui peut alors se comprendre comme une alternative plus légère d’une période de la vie de Konstanze, et plus encore celui de Pedrillo, seul à ne pas avoir de double théâtral, et réduit à quelques interventions chantées, cette lecture cisèle les émotions des protagonistes avec une saisissante pudeur, privilégiant les murmures de la psyché à la grandiloquence des caricatures. Si la logique de la présente conception, qui fait l’économie du Pacha Selim et dépasse les clivage entre actes, implique parfois certains changements dans la partition, déplacements, menus ajouts ou coupures, à l’exemple du vaudeville central en mineur du quatuor à la fin du deuxième acte, la transformation la plus radicale tient surtout dans le rythme de l’oeuvre. Celle-ci prend alors l’allure d’un oratorio, où l’action est d’abord intérieure, et verse dans un monochrome dramaturgique, dans la scénographie unique de Philipp Bussmann, image d’une prison intime baignée par le voile expressif des lumières de Mark van Denesse, et autour duquel tournent les figurants, dans des évolutions chorégraphiques réglées par Ted Stoffer. Pour stimulant que puisse être le parti-pris, le sacrifice de toute immédiateté théâtrale n’est pas sans conséquence sur la tension dramatique au fil de la soirée, au point de la frustrer.

Du moins, la musique est-elle défendue avec une pureté que masquent usuellement les scories bouffonnes de la scène. A la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, Fabio Biondi déploie une douceur de la pâte sonore qui magnifie une délicatesse soyeuse des lignes et des textures rarement entendues dans L’enlèvement au sérail, soulignant la fragilité et la versatilité des sentiments, aux confins de l’ineffable des notes. Sans sacrifier la vitalité de l’écriture, le chef italien tamise intelligemment l’éclat anecdotique des cuivres janissaires pour mieux faire respirer la fluide alchimie des timbres. En Konstanze, Olga Pudova affirme une sensibilité nuancée, maîtrisant le frémissement de l’émission et les modulations de la moire vocale pour développer une prenante évolution psychologique. Avec une vaillance mieux calibrée que dans de précédentes incarnations, Julien Behr imprime à Belmonte une remarquable sincérité, portée par un timbre lumineux et un lyrisme naturel. Membre du Jeune Ensemble du Grand-Théâtre de Genève, Claire de Sévigné séduit par la fraîcheur savoureuse de sa Blonde, quand, Denzil Delaere, également pensionnaire de l’académie, s’acquitte honorablement des quelques répliques alertes de Pedrillo. En Osmin méprisant les illusions de l’amour, Nahuel di Pierro se distingue par une robustesse mordante, s’appuyant sur des basses consistantes. Préparés par Alan Woodbridge, les choeurs ne faillissent pas à leur réputation de précision éloquente. Quant au verdict assez contrasté du public, on ne peut exclure, selon certaines sources, parmi les huées, la claque de barbouzes pro-turcs venus intimider Asli Erdogan, laquelle ne peut se déplacer que sous protection. Le véritable engagement politique n’est pas tant dans les postures de la bonne conscience que dans le soutien à d’authentiques artistes dont la voix ignore les frontières. En cela, cet Enlèvement au sérail genevois est un acte fort, et qui ne se contente pas de l’intention.

Gilles Charlassier

L’enlèvement au sérail, Genève, Grand-Théâtre, jusqu’au 2 février 2020

©Carole Parodi

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Gilles Charlassier

One thought on “Sacrifice intime dans l’Enlèvement au sérail à Genève”

Commentaire(s)

  • Federico C.

    « On ne peut exclure, selon certaines sources, parmi les huées, la claque de barbouzes pro-turcs venus intimider Asli Erdogan »

    J’étais là à huer à la prèmiere, et je peux absolument exclure que je suis un « barbouze pro-turc ». Je suis seulement un barbouze pro-Mozart, que huait à une spectacle absurd et insignifiant et à une performance musicale insuffisant.

    Mais si on veut dire que le public huait pour raisons politique pour ne pas reconnaître que le public n’a pas apprecié, c’est comme vous voulez.

    février 3, 2020 at 17 h 42 min

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