Opéra
Le démon, une fascinante redécouverte à Bordeaux

Le démon, une fascinante redécouverte à Bordeaux

31 janvier 2020 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Bordeaux ouvre l’année 2020 avec une belle redécouverte, Le démon de Rubinstein, dans une mise en scène très visuelle de Dmitry Bertman, et sous la direction de Paul Daniel, à la tête de son Orchestre national Bordeaux Aquitaine.

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Grand succès de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, du moins dans l’empire des tsars, Le démon de Rubinstein, adaptant un poème de Lermontov, est tombé dans l’oubli après la mort du compositeur, pianiste virtuose reconnu, qui était alors également considéré en Russie comme le plus grand compositeur d’opéras de son temps, et eut Tchaïkovski pour élève. La durée et le foisonnement de la pièce, ainsi que la tonalité métaphysique et romantique de l’argument éclairent sans doute cette désuétude. Si l’on excepte une mise en espace au Théâtre du Châtelet en 2003, l’ouvrage a déserté les scènes françaises depuis plus d’un siècle – et reste largement méconnu en dehors des frontières russes. On ne peut que saluer l’initiative de l’Opéra national de Bordeaux de le mettre à l’affiche, dans une coproduction avec le Liceu de Barcelone – où le spectacle a été donné au printemps 2018 –, Nuremberg et l’Helikon-Opera de Moscou, dont le metteur en scène, Dmitry Bertman, est le fondateur et directeur artistique depuis trente ans.

S’appuyant sur un décor unique de bois clair imitant la forme d’un œil, dessiné par Hartmut Schörghofer, le spectacle privilégie une lecture scénographique qui condense ingénieusement toutes les dimensions de l’ouvrage, le drame sentimental, mais aussi, et surtout, les consonances métaphysiques et cosmiques. Remplie de projections vidéos conçues par le duo fettfilm, Momme Hinrichs et Torge Möller, une vaste bulle mouvante gonflée à l’hélium flottant dans l’oculus prend tour à tour l’allure de la sphère terrestre, de l’astre lunaire ou solaire, ou encore d’une pupille, qui réfléchit les tourments du héros éponyme ou les différentes atmosphères successives. Ce procédé habile et poétique résume la profusion symbolique de l’oeuvre – le nombre de huit orifices dans la partie supérieure du dispositif pour les lumières Thomas C. Hase fait par exemple référence à un chiffre associé au satanique. La complexité et l’ambivalence de la dualité des forces manichéennes s’affirme jusque dans les costumes en queue-de-pie effilés avec des plumes : dans l’épilogue, après avoir interdit au Démon toute rédemption par l’amour, l’Ange échange, sa veste blanche pour celle, noire, de son inverse. La richesse imaginaire du concept relègue à une fonction plus secondaire le travail théâtral, essentiellement illustratif, comme les chorégraphies chthoniennes à tête de chien réglées par Edwald Smirnoff.

Victime des aléas de l’hiver, Nicolas Cavalier n’ayant pu assurer sa prise de rôle en Démon pour la première, Aleksei Isaev est venu le remplacer. Familier de la partition, et de la production, pour l’avoir déjà chantée en 2016 à l’Helikon, où il est en troupe, le chanteur russe déploie une admirable palette de sentiments et d’intonations, magnifiée par une voix solide et sensible. Au-delà de la puissance et de l’endurance requises, il sait faire palpiter l’archétype d’une vie affective tiraillée entre l’orgueil et l’humanité. Incarné, à rebours des traditions pour privilégier la vérité expressive, par un contre-ténor, plutôt que par un mezzo, l’Ange campé par Ray Chenez rayonne d’une décantation céleste non exempte d’un soupçon d’arrogance, dépassant ainsi le stéréotype.

Evgenia Muraveva investit l’intériorité tourmentée de Tamara, qui contraste avec le Prince Sinodal à la vaillance un rien matamore d’Alexey Dolgov. Alexandros Stavrakakis impose l’autorité du Prince Goudal,sans ignorer la tendresse paternelle, ni sacrifier la voix au réalisme. Svetlana Lifar affirme une Nourrice toute en rondeur slave, aux accents maternels enveloppants. Luc Bertin-Hugault se montre un robuste et vigilant serviteur, quand l’éclat vigoureux de Paul Gaugler ne réduit par l’impact du messager aux quelques répliques sauvées des coupures opérées pour ramasser une intrigue un peu diluée. Préparés par leurs chefs respectifs, Salvatore Caputo et Edward Ananian-Cooper, les choeurs de l’Opéra national de Bordeaux et de l’Opéra de Limoges joignent leur force dans des ensembles puissants et saisissants. Dans la fosse, Paul Daniel fait ressortir la générosité des cordes, en particulier des altos, qui bénéficient d’une tribune lyrique inusuelle dans le répertoire. Sous la baguette attentive de leur directeur musical, les pupitres de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine rendent justice, sans lourdeur inutile, ni scories excessives, à une partition sinueuse et fascinante. Une belle redécouverte!

Le démon, Rubinstein, mise en scène : Dmitry Bertman, Opéra national de Bordeaux, jusqu’au 9 février 2020

©Eric Bouloumié

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Gilles Charlassier

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