Opéra
Aude Extrémo, Carmen idéale à Bordeaux

Aude Extrémo, Carmen idéale à Bordeaux

08 juin 2021 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Bordeaux referme sa saison lyrique avec une Carmen dirigée par Marc Minkowski, dans laquelle se distingue Aude Extrémo dans le rôle-titre.

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Avec l’Auditorium inauguré en 2013, l’Opéra national de Bordeaux dispose d’une salle de choix non seulement pour le répertoire symphonique, mais également pour laisser s’épanouir des ouvrages lyriques qui pourraient se sentir un peu à l’étroit dans la fosse du Grand-Théâtre. Conçu d’abord pour l’orchestre, dans une ville, qui, avec le Palais des sports, manquait jusqu’alors de véritable lieu de résidence pour sa phalange, l’ONBA, le plateau, sans cintres et sans coulisses significatifs, réduit souvent l’expression scénique au registre de la mise en espace, qu’un complément vidéo et une direction d’acteurs limitée peut rehausser aux confins de la mise en scène. Des arbitrages en faveur de la musique ont parfois conduit, ces dernières années, à un report plus ou moins tardif à l’Auditorium de productions en général prévues au Grand-Théâtre.

Il va sans dire qu’avec l’imprévisibilité de la crise sanitaire, la programmation a été encore plus bousculée, et plusieurs maisons françaises ont dû renoncer à la dimension scénique pour une version concertante plus ou moins mise en espace, à l’instar de la Forza del destino de Toulouse, ou encore de l’adaptation d‘Alcina à Strasbourg, qui offrent l’exemple de réduction – en durée – des ouvrages aux moments les plus saillants de la partition pour complaire aux exigences du couvre-feu. C’est ainsi qu’à Bordeaux, les représentations en semaine de Carmen avant le 9 juin sont données en format court, « Carmen l’essentiel ».

Ne pouvant jouer, du fait des contraintes sanitaires, le spectacle de Jean-François Sivadier initialement à l’affiche, l’Opéra national de Bordeaux a demandé, en un temps très compressé, une mise en espace à Romain Gilbert, qui avait réglé ici même une Périchole il y a deux ans. Ainsi qu’il l’explique dans sa note d’intention, le Français a choisi de transposer le drame de Mérimée et Bizet dans les intrigues de coulisses, pour conjuguer la liberté de la bohémienne avec celle de la réouverture des théâtres. Pour l’essentiel, et dans un souci de réalisme qui rejoint l’économique, les personnages semblent, en partie, vêtus avec leur propre garde-robe. Les éclairages ménagent quelques poursuites façon music-hall, pour instiller une probable distance ironie dans une proposition qui n’apporte guère plus qu’un peu d’agitation où la contrebande de cigarettes devient un trafic de coke, plus en vogue sans doute dans les milieux performatifs, et quelques séquences rendues saisissantes par les interprètes, Aude Extrémo et Stanislas de Barbeyrac, tel le duo de rupture entre Carmen et Don José devant le miroir de maquillage et les impératifs du clairon qui sont ici ceux de l’entrée en scène.

Plus que dans cet habillage somme toute relativement anecdotique, c’est la musique qui prédomine, et l’on ne s’en plaindra pas. Dans le rôle-titre titre, Aude Extrémo livre une incarnation absolument admirable, sinon idéale. Avec son médium nourri, dont les ressources sensuelles et dramatiques ont gagné en naturel au fil d’une maturation bien conduite, la mezzo française s’impose comme La Carmen du moment, d’une évidente crédibilité autant dans l’impulsivité tzigane que dans la tension psychologique entre le désir amoureux et l’orgueil de la liberté. Face à cette magnifique immersion dans les entrailles affectives de l’héroïne, Stanislas de Barbeyrac affirme un Don José à rebours des archétypes attendus. Pour autant, si le timbre clair de ce ténor plus aisément associé à Mozart ou aux Wagner blonds et juvéniles reste en retrait de la personnalité veule et sanguine du brigadier, son authentique sensibilité au verbe et à l’émotion, ainsi que l’élégance de sa ligne modèlent une interprétation intéressante et touchante, qui compense largement une couleur moins idiomatique, et vaut au fond bien davantage que Jérémie Schütz, le Don José assez matamore et stéréotypé du second cast, où l’on apprécie la joliesse non dénuée d’engagement dramatique d’une Adèle Charvet qui ne peut cependant rivaliser avec la flamme d’une Aude Extrémo.

Le reste de la distribution ne connaît pas d’alternance pour l’ensemble des représentations. Chiara Skerath esquisse une Micaëla frémissante, avec un soprano légèrement acidulé au style que d’aucuns trouveront un peu daté. Jean-Fernand Setti s’appuie un peu trop exclusivement sur son impressionnante carrure pour son Escamillo parfois sommaire. En revanche, le duo formé par la Frasquita aérienne et piquante d’Olivia Doray et la Mercédès d’une gourmande homogénéité d’Amboisine Bré se révèle pétillant et fruité. On retrouve une même complémentarité entre le Dancaïre souple de Romain Dayez et le Remendado alerte de Paco Garcia. Jean-Vincent Blot fait valoir un Zuniga solide et hâbleur, tandis que l’on saluera le Moralès d’une justesse et d’une vitalité certaines de Philippe Estèphe. Préparés par Salvatore Caputo, le Choeur de l’Opéra national de Bordeaux remplit son office, que complète le Choeur d’enfants de la Maîtrise JAVA, coordonné par Marie Chavanel.

L’ensemble est porté par la direction aussi précise que vigoureuse de Marc Minkowski, qui témoigne ici de son intime connaissance du chef-d’oeuvre de Bizet, dont il n’hésite pas à éclairer le kaléidoscope esthétique, et où le chant français et les couleurs méridionales rencontrent la dynamique wagnérienne dans la puissance de l’alchimie entre motif mélodique et rutilance de la pâte orchestrale. Au diapason au fond de la place qui lui est réservé, l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine est la cheville d’excellence de cette Carmen qui referme une saison bien singulière.

Gilles Charlassier

Carmen, Bizet, mise en espace : Romain Gilbert, Opéra national de Bordeaux, du 30 mai 12 juin 2021

© Eric Bouloumié

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