Opéra
Le candide Görge de Zemlinsky nous fait rêver à Dijon

Le candide Görge de Zemlinsky nous fait rêver à Dijon

23 octobre 2020 | PAR Paul Fourier

Görge le rêveur de Zemlinsky une révélation musicale présentée à l’Opéra de Dijon (après Nancy) s’appuie sur une distribution dominée par Daniel Brenna et une mise en scène efficace.

Görge le rêveur fait partie de ces oeuvres qui n’ont guère eu de chance. Gustav Malher le directeur de l’Opéra de Vienne, passa commande d’un opéra à Zemlinsky destiné à y être joué en 1908 ; ce sera Görge. Lorsqu’il démissionne en 1907, la création est abandonnée et après avoir passé un long purgatoire dans les archives de l’Opéra, la partition sera retrouvée et Görge le rêveur enfin mis à l’honneur à Nuremberg en 1980. On se réjouit donc de voir cette oeuvre musicalement si belle que Nancy et Dijon mettent à l’affiche dans une production avec Laurent Dervert à la mise en scène, et Marta Gardolinska à la baguette.

Comme l’indique la cheffe, Zemlinsky, contemporain de Brahms et même de Wagner « n’a ni la radicalité musicale de Schönberg, ni l’esprit d’entreprise de Richard Strauss, ce qui n’ôte rien à la valeur artistique de ses compositions (…) (il) se trouvait l’avant-garde du développement musical au moment de la création de Görge et était très populaire auprès du public ».
Musicalement atypique, cette fable initiatique l’est également par son livret et l’histoire d’un homme réfugié dans ses livres qui, pour poursuivre la Princesse de ses rêves, va aller affronter le dur monde qui cassera surement son innocence.

S’inscrivant dans l’esprit du conte, détachant la narration d’un réalisme trop appuyée, Laurent Delvert fait le choix de dépouiller l’histoire de toute iconographie trop signifiante. Point de moulin, point d’auberge, point de maison pour Gertraud, mais un ruisseau schématique, des blocs aussi mobiles que l’est l’esprit vagabond de Görge, un champ d’où émergent des créatures chimériques. Les personnages évoluent dans un espace qui pourrait d’ailleurs être aussi bien le cerveau de l’anti-héros. Sans nous subjuguer, le procédé, subtil, fonctionne donc et colle tant avec le livret, qu’avec une musique elle-même singulière.

La direction de Marta Gardolinska qui, en raison de la distanciation, s’appuie sur une formation réduite de l’orchestre de l’Opéra National de Lorraine est d’une grande précision pour souligner les beautés, mais également les fulgurances de cette partition. Les chœurs de l’Opéra de Dijon et de l’Opéra National de Lorraine sont admirables pour traduire les pulsions de ce peuple paysan dépassé par le parcours déroutant de Görge.

Cette production donne, avant tout, l’occasion de découvrir le ténor Daniel Brenna, véritable révélation en France même s’il a déjà chanté à Caen et à Dijon. Habitué de Wagner, naturel Siegfried du Ring, avec lequel Görge n’est pas sans parenté, il survole les difficultés vocales avec une aisance confondante. Bien au-delà, il est physiquement Görge, une espèce de gros bébé qui découvre la vie et donne chair à son personnage lunaire. La facilité de son chant clair semble, dans le premier acte, insuffler à Görge cette absence de résistance à la réalité et le laisser errer dans son univers de livres et de rêves. Également à son aise dans la révolte du second acte, cette réponse à la violence du monde, son chant, qui semble sans effort, s’impose tout aussi naturellement dans la confrontation dramatique que Görge subit.

Il est accompagné par une superbe Helena Juntunen dans le rôle de Gertraud. Sorte d’Isolde déchue, elle donne une réplique émouvante à ce Tristan, interprétant aussi bien les affres et les cris de « la sorcière » désignée, que l’amour qu’elle porte à Görge. Ce couple réuni nous fera frissonner à plus d’une occasion.

Chacun des chanteurs qui entourent ce duo d’exception apporte sa belle pierre à l’édifice. Parfaits, la Grete de Susanna Hurell et le Hans d’Allen Boxer savent apporter les accents rustiques de ce couple de villageois aux côtés d’un magnifique meunier interprété par Andrew Greenan et sa voix si bien projetée. Du côté des paysans révoltés du second acte, on distingue plus particulièrement le très juste et impressionnant Kaspar de Weiland Satter et la Marei d’Aurélie Jarjaye au timbre parfois aussi rauque que le sont ses propos vengeurs. L’on n’oubliera pas non plus le Pasteur de Igor Gnidii, le Züngl d’Alexander Sprague ou l’aubergiste et sa femme (Kaëlig Boché et Anna Piroli (soliste du chœur de l’Opéra de Dijon) dans ce concours d’excellence.

Aller au spectacle en cette période d’épidémie est déjà un immense bonheur, découvrir une si belle œuvre et si bien portée n’en a fait que décupler le plaisir.

Le spectacle sera diffusé sur France Musique dans l’émission « Samedi à l’Opéra » le 7 novembre à 20h. 

© Gilles Abegg – Opéra de Dijon

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Paul Fourier

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