Opéra

Le Barbier de Séville à Rouen : une si belle démonstration de l’implacable mécanique de Rossini !

Le Barbier de Séville à Rouen : une si belle démonstration de l’implacable mécanique de Rossini !

07 octobre 2019 | PAR Paul Fourier

Dans une mise en scène subtile et parfaitement réglée, l’opéra de Rossini réaffirme son extraordinaire impact et rajeunit sous le coup d’une nouvelle génération de chanteurs déjà au sommet.

Certaines pièces de Feydeau et opéras d’Offenbach ne peuvent se satisfaire d’une direction ou d’une mise en scène qui contreviennent à leur extraordinaire dynamique. Le Barbier de Séville de Rossini est, sans conteste, leur ancêtre tant sa partition est un sommet de virtuosité et sait parfois prendre le large pour nous emmener sur les rives de la folie furieuse ou de l’hystérie collective. La fin de l’acte I et son stupéfiant sextuor où les protagonistes sont frappés de sidération et donnent en spectacle leur agitation désordonnée pourrait résumer à lui seul l’inspiration géniale qui a enfanté, en quelques semaines, de ce fantastique objet musical.
Reprenant sa mise en scène qui date de 2018, Pierre-Emmanuel Rousseau mâtine son Rossini du Beaumarchais original et enrichit ainsi l’opéra au-delà du créneau uniquement comique auquel il est bien souvent cantonné.
Les personnages, loin d’être caricaturaux, y gagnent en ambiguïté. D’abord individuellement montrés dans leur condition ordinaire d’êtres humains, leur interaction se déploie ensuite et fait progressivement émerger la folle mécanique de Beaumarchais et de Rossini.
Figaro, homme de la rue est un pouilleux, beau parleur, sautillant et crasseux ; Lindoro – Almaviva est son pendant noble, bellâtre bien vêtu et sûr de son fait ; Rosina, une fille de bonne famille, certes volontaire, mais qui tombe facilement dans tous les panneaux ; Bartolo est le barbon mesquin et Basilio, le représentant le plus moisi d’un monde ecclésiastique qui gangrène la société sévillane. Enfin, Berta est une ogresse qui s’exprime souvent par onomatopées mais qui parvient toutefois, le temps d’un air, à faire émerger la femme.

De la jeunesse énergique qui se rebelle contre le monde réactionnaire et empesé d’hier.

Chez Beaumarchais et Rossini,… et bien longtemps avant 1968, nous sommes en présence d’un choc des générations par l’émergence de l’attente légitime d’une jeunesse à « jouir sans entraves », face aux conventions sociales et religieuses.
Rousseau illustre cela de manière admirable. La jeune génération virevolte alors que le monde d’hier est entravé et boursouflé. Plus les personnages sont libres de leur corps et de leur esprit, plus les vêtements sont légers ; plus ils sont englués dans leur conservatisme et leur mesquinerie bigote, plus leurs costumes sont empesés, leur maquillage outrancier et leurs prothèses encombrantes. Belle manière de démontrer que, même au XVIIIe siècle, la force de la liberté et de la jeunesse peuvent – certes par la ruse – bousculer et faire vaciller l’ordre établi. Vingt années plus tard, Rosine devenue Comtesse aura oublié sa fraîcheur et sombrera dans la mélancolie… et la Révolution Française accouchera d’un libéralisme qui produira, à terme, des Figaro-auto-entrepreneurs…
Les scènes d’intérieur se déroulent dans un milieu rigoureusement hermétique ; la maison de Bartolo est certes séduisante comme le sont les maisons de Séville avec leur patio, leurs azulejos et leurs couleurs chaudes mais c’est une forteresse. Ses frontières sont des portes, des volets et des grilles souvent solidement clos, derrière lesquels veillent les cerbères, il est vrai un peu rassis. Rosine y est littéralement détenue et rêve de s’en échapper.
Mais même les prisons les plus inexpugnables ne sont pas toujours pas suffisamment solides pour s’opposer aux éléments naturels ou aux coups de boutoir de l’âme humaine. Ainsi, le décor – conçu également par le metteur en scène – semble par moments prendre son autonomie, et la maison, s’extraire de ses contraintes lorsque la tempête rossinienne souffle ou que Basilio – un représentant de Dieu plutôt possédé par les forces du Mal – propose de se servir de la calomnie pour détruire Lindoro.

Vocalement et dramatiquement, les interprètes sont irréprochables.

Pour que cette belle mécanique puisse fonctionner, il fallait des artistes totalement investis tant dans le jeu que dans le chant. Et c’est le cas !
Superbement dirigés, ces acteurs au jeu totalement débridé utilisent à fond les ressorts imparables de l’opéra bouffe. Se rejoignant lorsque la musique de Rossini ne laisse plus d’autres choix que d’abandonner les corps au rythme du Maître, ils clôturent l’acte I par un mini ballet totalement réjouissant.
Joshua Hopkins a cette voix souple de baryton clair qui convient si bien au Figaro gouailleur qu’il interprète. Parfaitement à son aise dans son air introductif de Barbier débordé, il vient sans peine à bout du débit imposé par Rossini et brille sans peine dans les duos et ensembles.
Avec cette voix au volume et à la projection irréprochable, aux vocalises aisées et aux aigus généreux, Xabier Anduaga ne fait qu’une bouchée du Comte Almaviva et s’affirme ainsi comme l’un des ténors avec qui le bel canto va devoir compter.

Lea Desandre est une véritable révélation dans le rôle de Rosina. Son splendide timbre de mezzo claire, et les coloratures et les aigus sont faciles. Elle incarne sans faille cette jeune fille un peu fofolle qui rêve au grand amour mais est finalement assez soumise lorsque Bartolo fait preuve d’autorité. La taille et l’acoustique de l’opéra de Rouen lui conviennent parfaitement et lui permettent de déployer son chant avec toutes les nuances, notamment comiques, qu’exige le rôle.

Riccardo Novarro incarne un Bartolo totalement crédible, même si les passages débités à toute allure lui pose quelques difficultés de projection pendant que son complice, Mirco Palazzi, lui, est un Basilio de luxe et sa calomnie, un exemple du genre qui combine persiflage et méchanceté diabolique.
Julie Pasturaud, à l’abattage incontestable dans Berta, semblait malheureusement, ce soir, un peu souffrante. Même si son grand air en ressort un peu handicapé, on ne perd guère de l’impact de ce personnage désopilant qui semble construit sur mesure pour elle.

Enfin, Antoine Foulon, à qui échoue le premier air de l’opéra, assure une réjouissante entrée en matière et donne brillamment le ton de la comédie à venir.

Le Barbier ne fonctionne qu’avec un chef rompu à sa folle dynamique. Antonello Allemandi a ce talent sorti du creuset de la meilleure école italienne, même si son Rossini use parfois des percussions sans modération. Cette musique, avant d’être subtile, doit être avant tout rendue pour ce qu’elle est, à savoir redoutablement efficace. Sous sa baguette, l’orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie la rend étourdissante et l’alchimie entre la fosse et le plateau est idéale. Le chœur accentus et celui de l’Opéra de Rouen Normandie complètent ce bonheur même si l’on sent certains de leurs membres un peu moins à l’aise avec le rythme effréné que leur impose le metteur en scène.

À la fois beau, drôle, bien chanté, de facture classique mais non sans analyse pertinente de l’œuvre et de son temps, voilà un spectacle consensuel qui ne tombe jamais dans la facilité. Le public rouennais l’a ovationné à l’issue de la représentation, belle preuve de cette réussite incontestable.

© Jean Pouget

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