Opéra

La divisione del mondo de Giovanni Legrenzi, à l’Opéra Royal de Versailles

La divisione del mondo de Giovanni Legrenzi, à l’Opéra Royal de Versailles

20 avril 2019 | PAR Clément Mariage

Après l’Opéra National du Rhin et celui de Nancy, la production des Talens lyriques, Christophe Rousset et Jetske Mijnssen de La divisione del mondo a fait escale à l’Opéra Royal de Versailles. Quel plaisir de redécouvrir dans cet écrin, après une merveilleuse Finta pazza de Sacrati, une oeuvre oubliée du XVIIe siècle italien !

Un peu oublié de nos jours, Giovanni Legrenzi (1626-1690) est un des compositeurs italiens les plus éminents du XVIIsiècle italien et sa réputation s’étendait alors au-delà des villes où il était actif — Ferrare, Bergame et Venise. Des dix-neuf opéras qu’il composa, seulement six d’entre eux nous sont aujourd’hui connus, dont La divisione del mondo que l’on entend pour la première fois en France grâce à cette production, déjà présentée à l’Opéra national du Rhin et à l’Opéra de Nancy. Créé à Venise lors du carnaval de 1675, cet ouvrage se distingue déjà sensiblement du modèle de l’opéra vénitien de l’époque de Monteverdi, Sacrati ou Cavalli. On y retrouve bel et bien le recitar cantando (le parlé chanté) cher aux prédécesseurs de Legrenzi, mais les arias sont plus étoffées et en nombre plus important que dans leurs œuvres. Un peu comme si Legrenzi assurait la transition entre le théâtre très mobile et cursif de Monteverdi et la structure plus rigoureuse, architecturée autour de l’alternance récitatif/aria de l’opéra seria. La forme de cette œuvre demeure cependant très ductile, les récitatifs et les arias s’enchaînant sans de très nettes ruptures. Ces arias sont d’ailleurs assez courtes, même quand elles sont da capo, et la virtuosité y tient une part plutôt modeste. La mélodie investit cependant aussi bien les airs que les parties récitatives, qui charment par leur naturel et leur variété, bien que les audaces harmoniques soient moins profuses que chez Monteverdi, Rossi ou Sacrati.

Ce qui rattache encore très nettement l’œuvre à l’esthétique de l’opéra vénitien, c’est son livret, de Giulio Cesare Corradi, avec ses intrigues enchâssées mêlant registres burlesques et sérieux. De fait, l’histoire est difficile à synthétiser. Le titre de l’œuvre, « la division du monde », ne trouve sa justification qu’à la fin du deuxième acte, lorsque Jupiter choisi de partager entre lui et ses frères l’héritage de leur père Saturne, en confiant à Neptune le royaume des mers et à Pluton celui des Enfers, lui-même demeurant dieu du ciel. Et si ce partage a sa raison d’être, c’est parce que Jupiter, Neptune et Pluton se disputent la même femme, Vénus, qui, en arrivant sur l’Olympe, divise les dieux et trouble les couples constitués, suscitant désir et jalousie chez les uns et les autres. Le texte ne fait montre d’aucune pudeur dans l’expression du désir, Venise étant alors une cité moralement très libre, encore plus a fortiori en période de carnaval. Ainsi, le librettiste n’hésite pas à faire apparaître Vénus sein nu, désirant donner du lait à Apollon ou à mettre dans les bouches de ses personnages des paroles crues, témoignant de la force du désir ravageur qui les anime tous.

Jetske Mijnssen, qui avait déjà présenté une mise en scène de l’Orfeo de Rossi à Nancy et ici-même, à Versailles, a choisi de mettre l’accent sur la dimension humaine des dieux assujettis à leurs passions, tels que le livret les dépeint, en les représentant comme une grande famille qui se déchire entre jalousies, frustrations et désirs : quatre générations cohabitent ainsi plus ou moins pacifiquement sous le même toit. C’est dans une grande salle demi-sphérique, (décors de Herbert Murauer) depuis laquelle les personnages peuvent accéder à différentes chambres par un escalier à double révolution, que se situe l’action. Les murs de la salle, divisée en trois, sont recouvert pour la partie supérieure d’une reproduction de Léda et le cygne de Véronèse, qui se rattache aussi bien à l’érotisme vénitien, qu’au désir illimité de Jupiter et à son appartenance au règne aérien. Sur les deux sections suivantes sont figurés des arbres et des nuages peints, ces derniers pouvant aussi rappeler les ondes où règne Neptune, jusqu’à une porte latérale qu’on apprendra plus tard être celle de la cave, où Pluton s’installe après la division. Cet espace pluriel permet à Jetske Mijnssen de donner à l’ensemble un effet de grande mobilité, en variant les déplacements, d’autant plus que chaque personnage est très fermement caractérisé, avec beaucoup d’humour, mais non sans un recours parfois un peu poussif aux stéréotypes de la comédie de mœurs.

Paolo Veronese, Léna et le cygne, c. 1580, huile sur toile, Ajaccio, musée Fesch [Wikipedia Commons].

Jupiter est un chef de famille qui se satisfait de la victoire qu’il vient de remporter — sur les Titans, mais la metteure en scène nous explique dans le programme qu’il s’agirait ici d’une victoire commerciale — et dont le succès cache mal la médiocrité morale. À ses côtés, Junon, vêtue d’une jupe à motifs léopard se révèle être une femme cinquantenaire qui tente tout pour reconquérir Jupiter ; Mercure, habillé comme une figure de la movida madrilène, incarne la liberté qu’il défend sans relâche, en circulant entre les personnages sans jamais être sujet ou objet de désir ; Apollon est un pasteur qui enjoint tous les membres à suivre l’ordre moral et à ne pas céder au désir ; quant à Neptune et Pluton, il sont présentés comme de maladroits jumeaux, de grands enfants inadaptés qui tentent de séduire Vénus de manière ridicule. Amour et Discorde sont deux jeunes collégiens facétieux, qui prennent en photo les scènes qui ne devraient pas être vues par les autres personnages, tandis que Saturne et Rhéa (cette dernière est un rôle muet ajouté par Mijnssen) apparaissent comme un couple de vieux infirmes, tentant par leur ramage de sauver les apparences. De tout cela, qui n’est ni très audacieux, ni particulièrement affriolant, on retiendra les costumes bariolés de Julia Khatarina Berndt et on reconnaîtra tout de même à cette proposition une certaine efficacité théâtrale : le temps file sans que l’on ait vraiment le temps de s’ennuyer de ce qui pourrait vite apparaître dans le livret comme des redondances.

La distribution réunie pour interpréter cette partition rare est plutôt inégale : la plupart des chanteurs ne portent que peu d’attention au texte, le plus souvent à cause d’une technique inadaptée au recitar cantando, alors qu’il s’agit pourtant d’un des ressorts essentiels du style de cette époque. Ce n’est pas le cas de Sophie Junker, Vénus affolante de séduction : elle laisse pantois d’admiration aussi bien quand elle décoche ses aigus dardés que quand elle offre des inflexions suaves aux lignes et aux mots de sa partie. Aussi à l’aise scéniquement que vocalement, elle sait moduler sa voix fruitée selon que son personnage envoûte, se lamente ou s’irrite. Dans le rôle de son amant Mars, Paul-Antoine Benos Dijan épanouit sa voix de falsettiste superbement timbrée, avec une grande assurance dans les graves et se démarque par un goût du mot savoureux.

Le Saturno d’Arnaud Richard irradie tout autant par son jeu d’acteur (il joue impeccablement le vieillard impotent) que par sa voix, qui ne manque pas de mordant tout en étant solidement projetée. Rupert Enticknap, dans le rôle de Mercure, qu’il sait rendre très attachant, possède lui aussi de belles qualités, notamment une voix sonore de falsettiste et une musicalité soignée. La Junon excentrique de Julie Boulianne, quant à elle, se fait remarquer par un engagement fougueux et une grande variété de ton, bien que l’élocution manque parfois de netteté. Soraya Mafi est une touchante Cintia (Diane), au timbre délicat, avec quelques éclats d’acidité dont elle sait faire usage à des fins expressives.

Les jumeaux Neptune et Pluton sont incarnés par le ténor Stuart Jackson et le baryton Andre Morsch, formant un duo vocalement dépareillé : le premier possède un beau timbre, mais sa voix est aussi opaque que peu sonore, ce qui ne lui confère pas de présence marquante (peut-être s’agissait-il d’une méforme passagère ?), tandis que le second déploie une voix plus puissante et une personnalité plus assurée. Carlo Allemano a la stature de Jupiter et dessine avec finesse les tiraillements du dieu tonnant, mais son émission engorgée ne lui permet pas de faire éclore des intentions musicales se fondant sur le texte.

Enfin, Jake Arditi est un Apollon qui manque d’impact et d’expression, quoique cette sorte de pâleur convienne tout à fait à l’incarnation du personnage en clergyman. Le couple des jeunes garnements Amour et Discorde est composé d’une fraîche et expansive Ada Elodie Tuca et de l’alto Alberto Miguelez Rouco à l’émission un peu opaque et à la technique assez hétérodoxe, qui peuvent tout de même conférer à son personnage une démesure bienvenue, notamment dans l’air de fureur aux accents pré-haendeliens qui clôt le premier acte.

À la tête des Talens lyriques, composés de pupitres de cordes variés (violons, altos, violoncelles, contrebasse, théorbes, clavecin, lirone et harpe), de quelques vents (flûtes et cornets à bouquin) venant colorer les tutti et d’un orgue portatif, Christophe Rousset exhale les beautés de la partition de Legrenzi, grâce notamment à un continuo luxuriant et au tempérament chatoyant de son ensemble. Le chef a choisi de pratiquer des coupures dans la partition originale, ce qui ne l’empêche pas par moment de relâcher quelque peu la tension (mais le livret a ses faiblesses), avant que ne resurgisse ici ou là un accent mordant qui redonne à la musique une dynamique, plus impressionniste (sans que le terme ne soit d’une quelconque manière péjoratif) et pétillante qu’architecturale ou linéaire — cette vision organique de la musique procure une joie extrême.

On ne louera jamais assez le travail de Christophe Rousset et de son ensemble qui nous proposent de redécouvrir des œuvres  très rarement données, comme cette Divisione del mondo, qui résonnait pour la première fois en France, avec un goût toujours sûr et un enthousiasme flamboyant. Ils ont par exemple récemment joué un Tarare (Salieri) d’anthologie à la Philharmonie de Paris, à Caen et, justement, à l’Opéra Royal de Versailles, qui fait le pari d’une programmation audacieuse, en proposant des œuvres oubliées ou quasi inédites, ce qui en fait l’une des institutions musicales les plus dynamiques et captivantes de toute l’Île-de-France. Sur ce plan, la saison prochaine, qui sera bientôt officiellement publiée, s’annonce particulièrement excitante !

Clément Mariage


Crédit photographique : Klara Beck

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