Opéra
Une belle redécouverte baroque à Nancy

Une belle redécouverte baroque à Nancy

25 mars 2019 | PAR Gilles Charlassier

En coproduction avec la voisine Strasbourg, qui a eu la primeur de la résurrection en février, l’Opéra national de Lorraine à Nancy redonne vie à un séduisant ouvrage de Legrenzi, La divisione del mondo, sous la baguette de Christophe Rousset, avec son orchestre des Talens lyriques, et dans une mise en scène réglée par Jetske Mijnssen.

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L’Opéra national de Lorraine aime sortir des sentiers battus et redécouvrir des perles oubliées sur les rayonnages des bibliothèques, ou du moins, délaissées par les théâtres. Quelques semaines avant Les Hauts de Hurlevent de Bernard Herrmann, musicien que l’on connaît d’abord par les films de Hitchock, Nancy met à l’affiche La divisione del mondo de Legrenzi, dans la foulée des représentations alsaciennes de l’Opéra national du Rhin, coproducteur du spectacle. Quatre ans après l‘Orfeo de Rossi, une autre rareté, qui a été récompensé par le Grand Prix de la Critique, Laurent Spielmann souffle le nom de Jetske Mijnssen à Eva Kleinitz pour la mise en scène.

La Néerlandaise choisit de situer dans un cadre domestique les tractations de l’Olympe. Derrière un rideau reproduisant un tableau de Véronèse, Léda et le cygne, carte postale d’une des nombreuses métamorphoses zoologiques de Jupiter pour assouvir ses pulsions adultères, les divinités sont attablées pour un conseil de famille. Dessiné par Herbert Murauer et rehaussé par les lumières de Bernd Purkrabek, le séjour se trouve sous un escalier hélicoïdal donnant accès aux appartements des membres de la tribu, et du haut duquel Junon, une bouteille à la main en signe de son addiction la consolant des infidélités de son époux, joue l’observatrice désabusée. Après avoir découvert une nouvelle incartade de son mari, avec Vénus, la demeure est mise sens dessus dessous, avec cartons de déménagement et matelas au sol, avant une réconciliation autour de la table initiale, non sans avoir puni Amour et Discorde, comme deux garnements que l’on met au coin. Caractérisés par les costumes de Julia Berndt, et une rousseur capillaire sans doute congénitale, les résidents des cieux empruntent une modernité humaine un peu caricaturale, comme un miroir des défauts anthropologiques déjà en usage chez les Antiques.

Dans une distribution parfois inégale domine la séduisante Vénus de Sophie Junker, à la ligne toute de féminité souple et fruitée, qui contraste avec la matrone Junon, campée avec conviction par une Julie Boulianne au timbre homogène et circonstancié, tandis que la Diane de Soraya Mafi minaude délicieusement le sentiment amoureux avec une fraîcheur bien colorée. Carlo Allemano affirme en Jupiter une vaillance passablement bourrue et hors style. Stuart Jackson, Neptune lyrique, et André Morsch, Pluton à la voix plus abyssale, forment un gémellaire couple façon Laurel et Hardy. Arnaud Richard résume, au-delà du nécessaire, l’allure patriarche de Saturne, canne à la main, que l’on croirait évadé d’une maison de retraite avec son épouse, figurante en chaise roulante sans nom désigné. Comme on peut s’y attendre dans un ouvrage baroque, les contre-ténors sont à l’honneur. Ils sont quatre ici. Jake Arditti condense la pruderie séminariste d’Apollon, par une joliesse un rien acide. Christopher Lowrey assume l’éclat d’un Mars plus occupé de couches nuptiales que de champs de bataille. Rupert Enticknap ne manque point d’exubérance en Mercure, émissaire en costume rose, quand Discorde revient à la légèreté mordante d’Alberto Miguélez Rouco, aux côtés du babil aérien de l’Amour dévolu à Ada Elodie Tuca. A la tête de ses musiciens des Talens Lyriques, Christophe Rousset fait vivre l’invention fluide d’une partition riche de drame et de couleurs, qui respire dans les dimensions idéales de l’Opéra de Nancy, et de son acoustique favorable, régulièrement mises à profit du répertoire baroque. On ne boudera pas son plaisir.

Gilles Charlassier

La divisione del monde, Legrenzi, mise en scène : Jetske Mijnssen, Opéra national de Nancy, mars 2019, avril 2019 à l’Opéra royal de Versailles

©Clara Beck pour l’Opéra national du Rhin

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Gilles Charlassier

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