Opéra
La Bohême sonne la renaissance de la fête musicale à Liége

La Bohême sonne la renaissance de la fête musicale à Liége

21 septembre 2020 | PAR Paul Fourier

L’Opéra Royal de Wallonie nous offre une reprise tout en douceur avec l’ouvrage inaltérable de Puccini et une Angela Gheorghiu toujours au sommet de son art.

S’il est des fondamentaux à l’Opéra, la Bohème en fait partie. Cette œuvre inaltérable, prévue depuis longtemps pour être la première à l’affiche de la saison du bicentenaire de l’Opéra de liège, sonne finalement aussi le moment du réveil – ou de la renaissance – de la Maison après cette longue période mortifère de léthargie imposée par l’épidémie. Dans ce lourd contexte, entendre résonner à nouveau les notes de Puccini a mis en joie les spectateurs présents qui, même contraints par masques, distanciation et entracte réduit, ont goûté allègrement leur plaisir.

Comme l’on pouvait s’y attendre, on assiste, en tous points, à une bohème « à l’ancienne » bien loin, très loin – s’il faut établir les deux extrémités d’un curseur – des délires spatiaux d’un certain Opéra de Paris. D’ailleurs, la sortie de route de l’institution parisienne démontrait, que le traitement de l’œuvre ne peut trop s’écarter du standard habituel sans vite risquer de sombrer dans le grotesque. Ainsi, à Liège, même si l’action est légèrement déplacée temporellement, on retrouve, avec cette mise en scène de Stefano Mazzonis di Pralafera, la mansarde, un “petit” café Momus et la barrière d’Enfer. L’action se déroule à la sortie de la Seconde Guerre mondiale et ne peut que résonner avec cette drôle de « guerre » dont nous peinons à nous extirper. La misère des artistes que sont Rodolfo et sa bande était celle de l’époque de Murger et de ses scènes de la vie de bohème, celle de la fin du conflit mondial, et malheureusement parfois celle, actuelle, des artistes du spectacle vivant anéanti par le virus. De la résonance donc, mais point d’extravagances, car tout cela est écrin pour la musique et bien évidemment pour Angela Gheorghiu, la Diva qui se produisait ici pour la première fois.

Incontestable pivot de la réussite, on peut légitimement qualifier d’intemporelle et même d’anthologique cette Mimi tant les qualités de la soprano traverse le temps sans dommages et que son héroïne n’est guère éloignée de ce dont elle nous gratifiait il y a déjà bientôt trente années. Si, reconnaissons-le, elle minaude un peu en début d’opéra, la force de frappe de LA Gheorghiu n’a rien perdu de sa puissance. Certes, elle impose un rythme – lent – mais c’est pour mieux déployer ses phrases assises sur son timbre somptueux. Le médium est toujours un miracle et les aigus résistent totalement au temps. De surcroît, il serait réducteur de résumer la soprano à sa voix, aussi belle soit-elle, car lorsque l’on quitte les rivages de la légèreté sur lesquels elle est le moins à l’aise, apparaît la tragédienne au jeu sobre qui souffre, meurt, nous fait pleurer. Sa Mimi est et reste un modèle ; reine du rôle, elle maîtrise et se fond tellement dans l’héroïne qu’elle parvient à sublimer ce mélodrame – qui, sans une interprète exceptionnelle, court toujours le risque d’être sirupeux.

À ses côtés, le Rodolfo de son compatriote roumain Stefan Pop tient tête, déroulant la partition avec classe, un timbre séduisant, et une voix qui ne trouve ses limites que dans certains aigus. Certes son interprétation scénique est encore un peu raide et il ne résiste pas, par moments, à des épanchements trop sonores qui prennent le dessus alors que le dispositif vise plutôt à la sobriété et à l’intimisme ; il est incontestablement à son meilleur lorsqu’il maîtrise son instrument et déploie un chant mezza voce.

Le Marcelo de Ionut Pascu, un peu inégal en ce soir de première, ne démérite cependant nullement par ses qualités vocales, la voix est solide, le jeu accompli et donne la belle réplique d’amant jaloux à Rodolfo qui souffre du même mal. En revanche, la Musetta de Maria Rey-Joly, si elle a irréprochablement l’abattage de la délurée qui fait tourner les hommes en bourrique, est vocalement problématique, trop sonore voire envahissante et d’un timbre ni léger ni subtil. À la limite acceptable lorsqu’elle chante son air seule, cela devient rédhibitoire dans les ensembles jusqu’à déséquilibrer notamment le quatuor de l’acte deux. On espère que les prochaines représentations lui permettront de mieux se caler avec ses partenaires. Chacun dans leur partie, Ugo Guagliardo (Colline), Kamel Ben Hsaïn Lachiri (Schaunard) et Patrick Delcour (Benoit) complètent brillamment le tableau masculin.

Bien inspiré, le chef Frédéric Chaslin, pour, à la fois jouer La Bohème et respecter les normes de distanciation, a choisi la version adaptée pour les petits théâtres italiens par le musicologue Geraldo Colella. Cette option, contrainte, mais intelligente dans la période, ne nuit objectivement pas et l’on retrouve Puccini, La Bohème et sa magie, menés de main de maître par le chef.
Les membres du chœur, notamment les enfants – eux aussi contraints à un certain isolement – officient dans les décors, cachés par un tulle sans qu’aucune objection ne puisse être faite sur leur belle prestation.

Ainsi, s’il reste, probablement, quelques réglages à faire sur les équilibres et à trouver l’alchimie parfaite – impossible ?- entre voix, orchestre et chœur, décors, distanciation et jeu, l’équipe, cette presque « troupe » solidaire et responsable que l’on ne peut que saluer dans sa totalité, transmet au public le plus beau cadeau dans cette période : jouer, donner, partager. Savourer ce cadeau est un plaisir et, pour leur rendre hommage, presque un devoir.

Visuels : © Opéra Royal de Wallonie-Liège

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Paul Fourier

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