Opéra

Janacek politique à l’Opéra de Lyon

Janacek politique à l’Opéra de Lyon

22 janvier 2019 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra de Lyon fait entrer à son répertoire le dernier opéra de Janacek, De la maison des morts, dans la mise en scène éminemment politique de Krzystof Warlikowski, et sous la direction inspirée d’Alejo Perez.

[rating=4]

Après Covent Garden à Londres et La Monnaie à Bruxelles, partenaires de la coproduction commandée à Krzysztof Warlikowski, l’Opéra de Lyon met à l’affiche la lecture du metteur en scène polonais de l’ultime opéra de Janacek, De la maison des morts, inspiré par le récit de Dostoïevski de sa déportation en Sibérie. Comme toujours chez Warlikowski, on ne s’en tient pas à une fidélité servile. Avec la complicité de son binôme scénographe, Malgorzata Szczesniak, le bagne russe est esthétisé en espace pénitentiaire d’allure contemporaine et occidentale, où le mobile bureau du commandant, grillagé, se transformera en plateau pour le spectacle joué par les prisonniers au deuxième acte, séquence de théâtre dans le théâtre, tandis que quelques dribbles essaient de se solder devant un panier de basket ou qu’un écran diffuse une retransmission de match, tristes distractions dans le désoeuvrement pénitencier.
Mais ce sont les extraits vidéos, introduisant chacun des actes, collationnés par Denis Guéguin, où Foucault résume sa pensée de la fonction du système judiciaire et carcéral, avant un détenu faisant part de ses rêves, qui contextualise la réflexion dramaturgique de la mise en scène, résumée par Christian Longchamp dans le programme. La violence de l’enfermement, comme l’espérance en tout homme, fût-il le pire des criminels, s’affranchissent de tout contexte historique ou géographique. Sous les lumières de Felice Ross, l’arbitraire et les reliques d’humanité chez ces êtres malmenés par leurs erreurs et les punitions s’animent au gré des récits et des souvenirs, consignés par Goriantchikov, prisonnier politique et double fictionnel de Dostoïevski, que l’on voit noter sur des carnets ces tranches de vies brisées. Si, au diapason de la diversité des témoignages, qui épouse la forme même de l’oeuvre entière, le spectacle ne recherche pas une artificielle linéarité dramatique, il module une progression de la tension, depuis le premier acte liminaire, jusqu’au long récit de Chichkov, qui relègue efficacement à l’arrière-plan les anecdotes scénographiques, et, dans sa maladresse assumée, illustre de manière irradiante l’épigraphe du compositeur sur son livret : «en chaque créature une étincelle de Dieu ». Au-delà de la faute jugée par la société, il y a des personnes, avec leurs faiblesses et leur humanité.
Pour ne pas être littérale dans son folklore, la production de Warlikowski l’est dans sa contemporaine universalité, relayée par des incarnations remarquables. En Goriantchikov, Willard White impose une stature à la présence évidente qui transsubstantie la rareté de ses répliques. Par la clarté de son timbre à la tessiture haute, Pascal Charbonneau condense la jeunesse et la vulnérabilité d’Alieïa. Parmi les hères qui racontent ce qui les a amenés là, on retiendra le Filka, alias Louka, de Stefan Margita, le Skouratov de Ladislav Elgr, ou le Chapkine de Dmitry Golovnin, mais surtout le Chichkov de Karoly Szemeredy, à la mémoire fébrile qui habite une voix généreuse, après une intervention en Pope non exempt de dérision. Alexander Vassiliev fait un commandant impitoyable et orgueilleux, quand Natascha Petrinsky s’acquitte, en prostituée, de la seule apparition féminine de la pièce. Préparés par Christoph Heil, les choeurs jalonnent un ouvrage qui se distingue d’abord par une écriture orchestrale au lyrisme dépouillé, idéal pour cet univers très rude, et que met en valeur la direction attentive et intelligente d’Alejo Perez. Un spectacle puissant salué par le public lyonnais.

Gilles Charlassier

De la maison des morts, Janacek, mise en scène : Krzysztof Warlikowski, Opéra de Lyon, jusqu’au 2 février 2019
©Stofleth

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