Opéra

Enivré et impactant, Les Stigmatisés par Calixto Bieito à Berlin

Enivré et impactant, Les Stigmatisés par Calixto Bieito à Berlin

07 février 2018 | PAR Nicolas Chaplain

A la Komische Oper de Berlin, Calixto Bieito propose sa vision résolument contemporaine, esthétique et personnelle des Stigmatisés (Die Gezeichneten) de Franz Schreker défendue avec ferveur par les chanteurs, magistraux et engagés.

Alors que le livret décrit des enlèvements de jeunes femmes par la noblesse de Gênes au XVIe siècle et des scènes d’orgie dans une grotte souterraine, la proposition de Bieito s’articule autour d’un thème brûlant et actualisant : la pédophilie. Le comte Tamare et ses amis kidnappent et abusent des jeunes garçons et filles. Ces hommes élégants en costume cravate, apparemment irréprochables, malmènent ces enfants, leur cachent les yeux, leur ferment la bouche, les fouettent avec une ceinture. Alviano Salvago – que le livret décrit comme un homme très laid – est lui aussi secrètement attiré par les enfants qui, pendant le prélude orchestral, l’entourent avec des ballons, des chapeaux de fête, des serpentins et lui chantent « Happy birthday to you ». L’homme les regarde avec désir, leur caresse la joue, serre la taille. Il tente cependant de réprimer ses pulsions malsaines. A genoux, il fait mine de se frapper le sexe, exprimant ainsi une détestation de lui-même. Il se console avec une poupée vêtue d’une chemisette bleue, un short bleu marine, des chaussettes blanches hautes et une cravate. C’est d’ailleurs lorsque Carlotta se présentera à lui avec ces mêmes vêtements de poupon qu’il lui confessera son amour.

Peter Hoare interprète Alviano sans masque ni prothèse. Sa difformité, sa laideur extrême n’est pas physique chez Bieito. Elle est intérieure. Le metteur en scène catalan surprend par sa sobriété et c’est une des réussites de cette production d’avoir favorisé la suggestion à la représentation, fui la grandiloquence et le spectaculaire pour élaborer habilement un climat violent et suffocant. Les deux premiers actes se déroulent devant un mur blanc parallèle à la rampe sur lequel sont vidéoprojetés des visages d’enfants. Le dispositif implique nécessairement une frontalité âpre et crue. Le plateau blanc, nu et rétréci exacerbe les corps des chanteurs, électriques et nerveux, met en évidence leur éblouissante performance musicale et théâtrale. Avec finesse et endurance, Peter Hoare joue la honte, l’humiliation et l’ivresse amoureuse. Il incarne avec une sincérité dérangeante un Alviano torturé, déraisonné et pourtant humain. Michael Nagy campe un Tamare ici moins cynique que passionné. Il chante avec force et exaltation la beauté de la jeune inconnue qui l’a bouleversé. Ausrine Stundyte est Carlotta, une artiste qui veut peindre l’âme d’Alviano et en révéler la beauté. Fiévreuse et sensuelle, féline et fragile, la soprano lettone sidère et bouleverse.

Le troisième acte se joue dans la cité utopique bâtie sur une île par Alviano. L’Elysée dédié à l’art et à la beauté est ici un parc d’attraction dans lequel on trouve des ours en peluche et des robots géants, des jouets et animaux gonflables, un manège de petit train sur rail… Lorsqu’on découvre ce paradis secret, on y voit les enfants inertes, à demi nus. Carlotta apparait en femme mythique avec sa perruque rousse. Elle danse sur de hauts talons puis se vautre sur une énorme peluche verte. L’action se précipite et atteint son paroxysme tandis que Carlotta étreint puis étrangle Tamare avant de mourir elle-même.

La grandeur poignante de l’orchestre de la Komische Oper, dirigé par Stefan Soltesz captive tant il est raffiné, chatoyant, impétueux. Dans cette nouvelle production réussie, la musique et le théâtre atteignent l’incandescence.

A la Komische Oper de Berlin, le 1er février 2018. Photo : Iko Freese

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