Opéra
Edouard II face à la Manif pour tous

Edouard II face à la Manif pour tous

26 février 2017 | PAR Nicolas Chaplain

La Deutsche Oper de Berlin présente la création d’Edward II, l’œuvre du compositeur contemporain suisse Andrea Lorenzo Scartazzini d’après la pièce de Marlowe. Thomas Jonigk signe le livret, cru et engagé bien que très explicatif et presque trop pédagogique. Le metteur en scène Christof Loy choisit d’actualiser le drame et fait se dérouler l’action de nos jours dans le contexte de la Manif pour tous. L’ensemble est cohérent mais manque de subtilité. L’orchestre, le chœur et tous les solistes sont excellents.

Edouard II, roi d’Angleterre dans les années 1310 délaisse la reine Isabelle pour vivre avec son amour, Gaveston, un mignon qu’il impose et investit à la Cour. Le chœur de manifestants entre.  En jeans et en polos, des enfants à la main ou sur les épaules, ils tiennent des ballons roses ou bleus pâle et des panneaux arborant les sigles de la manif pour tous et ses slogans haineux : « un papa, une maman », « les homos dehors ». Le choix d’une telle contemporanéité séduit et promet une lecture radicale et neuve. Pourtant cette actualisation n’est pas complètement assumée et on retrouve dans cette mise en scène les défauts des mises en scène traditionnelles d’opéra : la monumentalité du décor inutile –  une haute et inutile tour d’église gothique en ruine au centre du plateau-, les entrées et sorties laborieuses d’un chœur qui vient se poser statique, la reine Isabelle, bourgeoise en peignoir d’intérieur en soie et qui interviendra plus tard costumée en bourgeoise victorienne.

Christoph Loy propose des images parfois belles et singulièrement convaincantes, comme la mise à mort de Gaveston, en robe de mariée ensanglantée. Le metteur en scène dévoile avec évidence et naturel les corps dénudés des chanteurs, la volupté des étreintes entre hommes. Néanmoins, il ne parvient malheureusement pas à éviter les fréquents clichés liés à une représentation folklorique et fantasmée de l’homosexualité (les plumes, les paillettes, les gardiens de prison polissons fétichistes en cuir…) pour amuser la galerie. C’est dommage car si le metteur en scène fait entendre très clairement la charge pamphlétaire contre l’homophobie contenue dans le livret, son regard sur l’homosexualité aujourd’hui nous semble caricatural, dépassé et rétrograde.

Les chanteurs sont tous excellents, merveilleux d’intensité, délicats et puissants. Michael Nagy (Edouard II), Ladislav Elgr (Gaveston), Andrew Harris (Mortimer), dont les voix sont rondes, chaudes et douces. Agneta Eichenholz (Isabelle) se montre très à l’aise avec une partition très aigue. Tous s’engagent scéniquement mais le metteur en scène aurait dû canaliser cette belle énergie souvent volontaire. Il n’a pas sur leur confier les secrets de l’intériorité, là où la musique et la situation exigeaient de la sincérité, notamment dans des passages presque parlés comme la scène entre Edouard et Gaveston, où les interprètes se montrent démonstratifs et déclamatifs. Souvent agités, ils surjouent la folie et le désespoir. On note cependant la présence lumineuse et sensible d’un enfant, Ben Kleiner, qui interprète le jeune prince, futur Edouard III et celle de Jarrett Ott, qui joue l’ange, un travesti élégant, mystérieux  d’une profondeur remarquable et touchante. La scène dans la prison où Edouard est couché sur un banc accompagné par l’ange est très réussie.

L’orchestre ample et tempétueux dirigé par Thomas Sondergard fait naître des ambiances étranges de cauchemar et de folie qu’accroît l’utilisation des percussions et des murmures ou chuchotements enregistrés. Très expressive et théâtrale, la partition contient une tension et une violence que traduisent de nombreuses secousses et des frissons funestes.

A la Deutsche Oper de Berlin, le 24 février 2017. © Monika Rittershaus

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