Opéra

« Don Giovanni » par Claus Guth à Berlin : l’homme est un loup…

« Don Giovanni » par Claus Guth à Berlin : l’homme est un loup…

31 janvier 2018 | PAR Nicolas Chaplain

Après sept ans de travaux, la Staatsoper de Berlin a réouvert ses portes en octobre 2017. Dans la salle magnifique et flambant neuve, Christopher Maltman incarne le séducteur mythique Don Giovanni mis en scène par Claus Guth. Cette production empreinte de mélancolie, de cruauté et de fatalité, créée en 2008 à Salzburg, est désormais classique mais toujours percutante.

Claus Guth a réussi à concevoir un Don Giovanni singulier, en tension et dépouillé de tous les clichés malheureusement trop souvent attachés à la pièce et au personnage. Moins corrosif ou radical que celui de Michael Haneke, moins délirant que celui de Calixto Bieito, ce Don Juan est cependant sombre, sobre et psychologiquement intense. Le metteur en scène ose les silences, extrait radicalement tout badinage charmant et caricatural et élabore un climat lourd, angoissant.

Don Giovanni est un homme mûr, élégant et séduisant qui vit replié, comme un paria, un loup sauvage dans un bois de sapins sombre, nourri de fantômes et de fantasmes, un lieu symbolique (l’endroit de la chasse), un dédale, un terrain éprouvant et initiatique. Le plateau tournant conçu par le scénographe Christian Schmidt permet habilement la simultanéité des scènes et la multiplicité de points de vue.

Humanité et sensibilité profondes

Christopher Maltman, charismatique et très à l’aise sur scène, propose un personnage complexe, peu démonstratif. Viril et sensuel, il ne folâtre pas par plaisir mais s’adonne aux jeux pervers, mécaniques et dangereux de la séduction comme chez Rohmer. Conscient de son inexorable destin funeste, ce Don Juan secret et solitaire porte en lui et sur lui une blessure – sa chemise blanche est tachée du sang causé par la balle du revolver du commandeur. Si le chanteur possède la profondeur, la violence, l’autorité et la musicalité des plus grands Don Giovanni, son intériorité, son humanité profonde et sa sensibilité le distinguent.

Don Giovanni unit sa solitude à celle de Leporello, un marginal toqué et toxicomane interprété par Mikhail Petrenko, robuste et touchant. Ils forment un couple étrange dont l’amitié tendre et solide rompt fort heureusement avec les représentations classiques et simplistes du duo maître-valet. Autour d’un feu, ils boivent des bières, conjurent l’ennui et la mort. Leur relation intime et complice s’avère étonnante et émouvante.

La modernité de la production de Claus Guth convainc toujours grâce à une direction d’acteurs précise et au talent des interprètes. La distribution est solide et cohérente. Paolo Fanale a montré quelques difficultés vocales mais il campe un Don Ottavio très crédible et sincère. Tous les chanteurs font preuve d’un engagement théâtral (presque cinématographique) subtil et total, assument et privilégient de représenter la nature humaine imparfaite, la fragilité et la sauvagerie de leurs personnages guidés par la passion dans l’obscurité. Masetto (Grigory Shkarupa) et Zerlina (Anna Prohaska) ne sont pas bêtement innocents et mièvres. Elvira (Dorothea Röschmann) la bourgeoise amoureuse est truculente dans le lâcher-prise. Donna Anna (Maria Bengtsson) se défait de ses bijoux et vêtements puis s’enfuit seule.

Don Giovanni, mise en scène Claus Guth. Staatsoper de Berlin, jusqu’au 2 février.

© Monika Rittershaus

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