Opéra
Des Noces de Figaro fort bien troussées au Festival d’Aix-en-Provence

Des Noces de Figaro fort bien troussées au Festival d’Aix-en-Provence

17 juillet 2021 | PAR Paul Fourier

Pris dans la mécanique parfaitement huilée de la mise en scène désopilante et profonde de Lotte de Beer, l’opéra de Mozart profite d’une distribution talentueuse et dynamique, et d’une belle direction sur instruments anciens.

Nous sommes en Europe en 1786. Deux ans auparavant, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais a créé son Mariage de Figaro, œuvre pré-révolutionnaire avant la grande déflagration de 1789. En dépit des caractéristiques qui ont tout pour effrayer les souverains, le génial Mozart, aidé par Lorenzo da Ponte, le poète officiel de la cour de Joseph II, va se glisser dans une brèche qui verra la naissance de l’un des plus subversifs de ses chefs-d’œuvre.
Le temps a passé et les problématiques de notre époque sont bien différentes de celles des origines. Actualiser s’avère utile, voire nécessaire, mais sans trahir l’œuvre : telle est la quadrature du cercle à laquelle sont soumis les metteurs en scène.
Lotte de Beer semblait hautement qualifiée pour remplir cette mission. Cependant, en cette période de #metoo et de révision de l’Histoire à la lumière de nos critères actuels, le risque était d’adopter un point de vue unidimensionnel, un jugement tranché qui nierait la richesse profonde de l’opéra de Mozart.
Que nenni, la metteuse en scène néerlandaise adopte une position ouverte, rappelant bien évidemment les contraintes sexuelles liées au pouvoir (les premiers mots du livret sont, à cet égard, totalement explicites), mais mettant aussi en exergue la soif de liberté d’amour et de sexualité généralisée des personnages.

Retrouvant en cela l’esprit même de Mozart, le sexe n’est jamais triste dans cette adaptation

La plupart des personnages, Susanna, Cherubino, Marcellina, Figaro et le Comte cherchent, selon leur point de vue et avec leurs propres armes, à jouir au mieux de la vie et de ses plaisirs. La Comtesse, brimée, enfermée par son mari volage et jaloux, se retrouvant piégée par sa position sociale, est probablement celle dont les limites sont les plus étroites. 

Lotte de Beer scinde sa production en deux parties. La première est, dans les décors impeccables de Rae Smith, le moment des mouvements incontrôlés et incontrôlables, de l’explosion et du minage des rapports de forces, de la mise en place des échappatoires qui aboutira à la victoire des gueux contre les puissants. Dans cette première partie, les gags se multiplient mais la noblesse de l’œuvre est conservée. Même, lorsque le propos est surligné et que le sexe surgit sous formes de phallus espiègles, la légèreté reste de mise.
Comme elle le souligne dans l‘interview qu’elle a accordé à Timothée Picard, la metteuse en scène indique avoir voulu rentrer dans la peau de chaque personnage pour en saisir le comportement et les motivations.
Ainsi, le Comte, lourdaud et instinctif, agit-il comme un présentateur d’émission-live avec public, faisant applaudir ses meilleures saillies, sans réfléchir plus que cela à la grossièreté de ses actes.
L’ambivalence de nos réactions démontre que chaque situation peut recéler du comique comme du tragique. Le caractère dépressif, voire suicidaire de la Comtesse est mis en évidence ; il est même moqué alors que l’on peut le voir comme les signes annonciateurs que l’on ignore mais qui peuvent conduire à la catastrophe. De même, lorsque Marcellina prétend épouser Figaro, elle qui « pourrait être sa mère », on en rit car elle est grosse et vieille. Puis l’on rit jaune en prenant conscience qu’elle aussi a bien droit au sexe et à l’amour. 

Sans que le propos n’en soit alourdi, la deuxième partie s’avère beaucoup plus sérieuse et militante

Les décors disparus, seule reste en place la Comtesse enfermée dans sa chambre de verre, exclue et réduite à assister au déchaînement d’intrigues sur lesquelles elle n’a pas prise.
Puis intervient la partie (probablement la plus absconse pour le public) du tricot militant où l’égalitarisme – point cardinal de la prochaine Révolution française – se met en place. Si le propos n’apparaît pas forcément clairement, il est pourtant signifiant sur certains combats d’aujourd’hui, notamment sur le genre. 

La distribution s’est totalement fondue dans cette production drôle, tendre et signifiante

On l’a compris, ces noces très théâtrales sont au moins, autant affaire d’acteurs que de chanteurs. Ce sont donc bien ces deux dimensions qui nous amènent à conclure à un sans-faute, tant chaque artiste a intégré son propre équilibre quasi parfait.  

Julie Fuchs est une Susanna d’exception. Vocalement, elle possède toutes les subtilités d’un rôle si justement retranscrit. Forte de son timbre à la fois rond et aérien, elle met sa longueur de souffle au service de ses sentiments contradictoires et souvent désabusés. Femme à tout faire, en butte aux assauts de tous les hommes, y compris d’un ado excité, elle est la seule à garder les pieds sur terre dans ce chaos ; elle réussit à apporter à chaque situation, son sérieux mais aussi sa fraicheur de femme épanouie. 

Aux côtés de cette femme d’exception, Andrè Schuen paraît plus effacé avec ce Figaro qui, lui, à l’instar de la première scène, si l’on peut dire « plombé » par son sexe masculin, reste bien aveugle sur ce qui se passe autour de lui. Ses airs de toute beauté sont éclairés d’une touchante naïveté. 

Bien qu’un peu pauvre en couleurs vocales, le Comte de Gyula Orendt se montre exemplaire en mari volage, jaloux mais passablement… abruti, un noble en fin de race, qui ne voit pas arriver le bouleversement de classes. Physiquement, il la joue bellâtre ; vocalement, il réussit parfaitement à rendre les nuances d’un homme lourdaud qui se croit subtil.

Lea Desandre, elle, est savoureuse en Cherubino. Son timbre de mezzo clair apporte au personnage qu’elle incarne, la juvénilité adéquate et son physique fin lui permet d’explorer les facettes ambiguës d’un adolescent dont le genre paraît moins affirmé que la libido trop souvent débordante.

Jacquelyn Wagner incarne une Comtesse que Lotte de Beer a voulu effacer, et nettement victime. Son chant noble et sobre s’accorde totalement à ce personnage si émouvant qui a bien peu de portes de sortie et ne peut compter que sur la solidarité de ses semblables pour sauver sa peau. Son deuxième grand air sera d’une simplicité réellement émouvante. 

Lotte de Beer parvient à sortir de la caricature habituelle le personnage de la Marcellina de Monica Bacelli qui joue aussi bien de l’affirmation de ses envies que de ses élans de protection maternelle alors que le Bartolo de Maurizio Muraro possède le sérieux vocal et dramatique d’un père un peu dépassé par les événements.

Magnifique, Elisabeth Boudreault prête sa voix piquante à Barbarina, cette jeune fille victime du Comte, qui sait trouver en elle la ressource qu’elle a pour gérer, et peut-être même, qui sait, pour s’en sortir. Complétant ce plateau parfait, Emiliano Gonzalez Toro (Don Basilio / Don Curzio) et Leonardo Galeazzi (Antonio) apportent leur touche talentueuse à cette mécanique si bien huilée.

Quel bonheur d’entendre cette partition pétillante jouée sur instruments anciens, avec toutes ses nuances mais aussi ses points d’orgue !

Thomas Hengelbrock à la tête du Balthasar Neumann Ensemble et le Chœur du CNRR de Marseille, dirigé par Anne Périssé dit Prechacq, apportent toute la poésie musicale à l’ensemble et permettent à l’intrigue de se déployer en toute légèreté. 

Nouvelle très belle réussite de cette édition 2021 du Festival d’Aix-en-Provence, ces Noces ont la force des productions qui touchent juste, saisissent l’esprit de l’œuvre, tout en nous interpellant finement, sans tomber dans le manifeste ou la caricature qui irriguent malheureusement tant des débats de société actuels.
Bravo à Lotte de Beer ! Bravo aux artistes !… sans oublier de tirer notre chapeau bas au divin Mozart, ce soir si bien servi, qui, plus que jamais, au-delà du temps, continue à nous émerveiller tant par son génie musical que politique.

Visuels : © Jean-Louis Fernandez / Festival d’Aix-en-Provence

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