Opéra
Création réussie pour Le Messie du peuple chauve à Avignon

Création réussie pour Le Messie du peuple chauve à Avignon

23 novembre 2020 | PAR Paul Fourier

Parce que juger un spectacle vivant va de pair avec les conditions de ce « vivant », il n’est pas dans nos habitudes de faire un retour sur les opéras diffusés en streaming. Ceci étant, dans cette période particulière où l’on joue, sans spectateurs, par contraintes, la création d’un opéra contemporain vaut bien entorse à la règle ; et, d’autant plus quand la qualité est au rendez-vous. Quant aux artistes qui travaillent contre vents et marées, ils méritent l’écho journalistique qu’ils auraient eu en temps normal. Sentiments partiels sur un exercice contraint avec Le Messie du peuple chauve à l’Opéra Grand Avignon.

Vendredi 20 novembre 2020, la salle de l’Opéra confluence à Avignon est, certes vide, mais le directeur, Fréderic Roels, et le compositeur, Éric Breton, présentent la soirée à venir et saluent les spectateurs situés à portée d’ordinateurs… dont nous sommes. De l’autre côté de l’écran, une fois un support dompté pour une vision et une écoute sans trop de dommages, nous voilà prêts pour un voyage virtuel, reflet d’un plateau de théâtre bien vivant.

L’opéra Le Messie du peuple chauve est une adaptation du roman – du même nom – d’Augustin Billetdoux. Fable écologique totalement ancrée dans notre époque, il narre le combat du pot de terre contre le pot de fer, du petit peuple impacté par les désastres climatiques contre les élites. Ce peuple est métaphoriquement devenu chauve, aussi chauve qu’une planète qui perd sa végétation, comme un crâne, ses cheveux. Les palabres des institutions internationales – qui accouchent de grandes messes comme les COP – et le cynisme des dirigeants politiques y sont montrés du doigt. Et, comme des cris qui peinent à se faire entendre, le peuple s’exprime par des leitmotivs (« Deux degrés trop chauds », « Combien sommes-nous ? »).

Rapidement, il ne fait aucun doute que nous sommes face à une œuvre militante, œuvre qui fait du bien dans une période où une technocratie pond des textes qui (il suffit parfois de déplacer une virgule) ne doivent pas contrarier la marche normale des affaires. En face, spectateurs, ils constatent « le ciel aux nuages salis par le monde marchand ». Comme certains essaient de le faire croire, le dérèglement climatique et la déforestation ne sont pas des fables. Et l’œuvre de Billetdoux / Breton nous renvoie au vrai monde dans lequel nous vivons. Elle interroge aussi sur le choix, entre pacifisme et violence, pour ce peuple qui veut se faire entendre. À l’image de la réalité, la conclusion de l’opéra n’est pas optimiste.

La musique d’Eric Breton est mélodieuse. Elle semble se nourrir d’influences diverses, qui vont de Debussy à Puccini, en passant par la comédie musicale. Elle s’accorde parfaitement aux constats et revendications du personnage de cette fable réaliste, le peuple (excellent Chœur, Ballet et Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon) d’où émergent des talentueux solistes porte-paroles (Marie Kalinine, Pierre-Antoine Chaumien, Géraldine Jeannot, Lydia Mayo, Chloé Chaume, Laurent Deleuil et Adrien Djouadou).

La mise en scène de Charles Chemin (scénographie d’Adrian Damian) joue efficacement dans l’épure. Sur un plateau presque nu apparaissent quelques éléments de décors (une montagne pelée, la tribune des Nations Unies) qui signifient des univers antagonistes, de la Planète meurtrie et de la technocratie enfermée. Et, au début comme à la fin, astre présent que l’on ne peut oublier, un soleil de néons froids n’est plus celui, bienfaisant, qui caresse les peaux, mais celui, hostile, qui brûle et tue. La direction de Charles Chemin laisse libre, comme dans un ballet de la réalité quotidienne, l’évolution des acteurs, chanteurs et danseurs. L’intéressant travail accompli sur la lumière peine à être pleinement mesuré par une diffusion en streaming.

Ainsi cette heure et demie de spectacle réussit à nous captiver par son propos, la musique et la maîtrise des artistes. Il nous reste à espérer que celui-ci sera repris, nous permettant d’apprécier totalement les talents réunis qui pourront, eux, en retour, savourer les applaudissements de spectateurs présents pour les fêter dignement.

© Studio Delestrade / Avignon Cédric Michael

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