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Entrevues 2020 : les lauréats des Prix du 35e Festival, entre talent et regards justes sur le réel

Entrevues 2020 : les lauréats des Prix du 35e Festival, entre talent et regards justes sur le réel

23 novembre 2020 | PAR Geoffrey Nabavian

La 35e édition des Entrevues, festival consacré aux premiers, deuxièmes ou troisièmes films de jeunes réalisateurs prometteurs devait se tenir à Belfort du 15 au 22 novembre. Suite aux fermetures des salles du fait du coronavirus, les œuvres sélectionnées ont été vues par les jurys en ligne. Le palmarès rendu au final vient saluer des cinéastes affichant une belle maîtrise sans jamais écraser leurs sujets.

En 2020, les Entrevues, festival consacré aux premiers, deuxièmes ou troisièmes films de jeunes réalisateurs prometteurs se tenant à Belfort, ont choisi de décerner leurs Prix annuels malgré l’annulation des projections publiques des films sélectionnés due au coronavirus, afin de soutenir envers et contre tout les cinéastes émergents, parfois dans l’expectative en cette période troublée.

Le jury de la Compétition internationale, composé de Philippe Azoury, Frank Beauvais, Bruno Deloye, Amélie Galli et Sarah Leonor, a su saluer en cette édition du Festival des points de vue à la fois passionnants, maîtrisés et très justes. Le Grand Prix Janine Bazin – doté par la ville de Belfort, et représentant 8 000 euros – est ainsi venu distinguer Traverser, premier long-métrage du réalisateur ivoirien Joël Akafou. Tandis que le Prix d’aide à la diffusion Ciné+ – avec à la clé 15 000 euros décernés au distributeur français du film primé et un achat de droits pour une diffusion sur Ciné+Club – a couronné Eyimofe (This is my desire), premier long-métrage du duo de réalisateurs nigérians Arie et Chuko Esiri.

Eyimofe : une réalisation toute en grande maîtrise et en douceur

Fiction d’environ deux heures, Eyimofe (This is my desire) s’attache aux pas d’un homme et d’une jeune fille, se heurtant à ceux qui les dominent au sein de la société nigériane actuelle, et ne rêvant que de partir vers des horizons plus riches, en Espagne ou en Italie. L’œil et la personnalité dont font preuve les deux cinéastes qui le signent le rendent passionnant et attachant. Sa réalisation se place à une parfaite hauteur, bien humaine, vis-à-vis de ses sujets : si les images captent bien les teintes du pays décrit, et donnent à suivre des scènes écrites avec intensité et des plans un peu étudiés, elles prennent également le soin de ne jamais décoller du réel et de ceux et celles qui s’y activent, à savoir les deux personnages principaux. Pour ce faire, elles laissent durer leurs séquences, ne se précipitent pas, et captent chaque chose avec douceur. Le parfait dosage des deux réalisateurs dans leur manière de faire, et la ligne sur laquelle ils marchent sans faillir entre drame tragique et cinéma très réaliste, font de leurs héros des personnages puissants, et constamment attachants.

Dès lors, la finesse d’écriture du film se déploie toute seule. Suspendu à l’humanité des personnages que l’on suit, on perçoit immédiatement la dureté de leurs luttes contre la société dans laquelle ils doivent vivre, sans que de la noirceur excessive n’ait besoin d’être ajoutée : lorsque Mofe (magnifiquement interprété par Jude Akuwudike, tout en regards noyés et expressifs) se bat dans plusieurs séquences contre l’électricité défectueuse de l’usine qui l’emploie, cette situation réaliste sonne dans toute sa dureté, sans qu’aucun effet sombre soit nécessaire. Et les moments les plus intenses du film frappent l’attention, et le cœur, de par le contraste qu’ils créent avec la douceur de la réalisation : lorsque le même Mofe rentre chez lui après une journée satisfaisante, prend le temps d’ouvrir chaque rideau, et découvre soudain toute sa famille morte, on reste pétrifié. Jamais misérabiliste pourtant, Eyimofe offre au spectateur de traverser des vies. La révélation d’un grand talent de réalisation – remarqué aussi par les sélectionneurs du Festival des Trois Continents (notre article ici) – avec pour l’épauler des interprètes tous magnifiques, telle Temi Ami-Williams, qui incarne Rosa, l’autre héroïne désirant gagner l’Italie et assistant sa petite sœur enceinte, avec une force souterraine impressionnante.

Traverser : beaux éclats de vie, de doute et de courage

Lauréat cette année du Grand Prix Janine Bazin, Traverser constitue, lui, un long-métrage documentaire d’environ une heure quinze, qui fait montre également d’une belle personnalité dans la manière dont il est conduit. Il s’attache à Inza, un jeune homme ayant quitté la Côte d’Ivoire pour l’Europe, à sa vie en Italie, à son envie de partir en France, et à ses contacts à distance avec ses proches. Détendu et charismatique lors de ses sorties avec ses amis, souriant lors de ses coups de fil, ce protagoniste a cependant constamment la tête dans un seul but : subvenir aux besoins de sa famille, en envoyant de l’argent dans son pays natal. Le réalisateur Joël Akafou parvient à capter, à sa manière, son énergie, mais aussi ses moments de doute. Instants dans lesquels, par exemple, son sourire qu’il affiche devant l’écran de son smartphone alors qu’il appelle ses proches s’efface et laisse tout à coup place à des pleurs retenus, de manière brutale et irrépressible.

Au plus près de lui, de son visage, de ses expressions, et en plein dans son existence, la réalisation de Traverser ne dramatise rien. Le montage du film préfère offrir une alternance bien vue de moments passés à plusieurs, avec discussions animées où chacune des personnes en présence évoque avec verve son destin d’immigré, et de phases où le jeune personnage principal réfléchit en solitaire, et s’interroge, dans une atmosphère silencieuse. Y compris non loin de la frontière française, au moment où le choix entre rester en Italie, pays où il a trouvé des gens pour l’aider, ou tenter de passer en France, se pose… Avec, pour porter ces séquences-là, un regard et un travail sur le montage aucunement appuyés.

Les Prix côté courts-métrages et travail sonore

Côté courts et moyens-métrages, le Grand Prix André S. Labarthe – de 3 500 euros – a salué Playback. Ensayo de una despedida, de l’argentine Agustina Comedi, film au sein duquel, au long de quatorze minutes, la dernière survivante d’un groupe de femmes transgenres et de drag queens, qui menèrent des luttes alors que la dictature avait pris fin en Argentine et que le SIDA était apparu, adresse une lettre d’adieu à son existence. Le Prix One+One, remis à un film en raison du travail sur le son ou la musique dont il fait preuve – et constitué de 2 500 euros – est allé couronner l’œuvre de plus de huit heures trente Les Travaux et les Jours (de Tayoko Shiojiri dans le bassin de Shiotan), réalisé par C.W. Winter et Anders Edström, qui suit une agricultrice et son terrain sur cinq saisons au Japon et sortira le 17 mars 2021 en France, distribué par Capricci.

Avec un jury constitué cette année de Laurent Achard, Emmanuelle Cuau et Gaël Teicher, le Prix Gérard Frot-Coutaz, via lequel 5 000 euros sont attribués au réalisateur français d’un premier long-métrage  sorti dans les salles dans l’année, sous l’égide de la Fondation de France, a distingué Abou Leïla, d’Amin Sidi-Boumédiène, remarqué également lors de ses projections à la Semaine de la Critique, à Cannes, en 2019.

Au sein de la sélection Parcours Jeunes talents, enfin, trois lauréats ont été retenus pour un an de résidence d’écriture avec un scénariste professionnel : Madhi Brahamd, pour son projet Vide, Camille Broilliard pour Navarre, et Yvain Reydy pour La Ruche sans abeille. On a envie de souhaiter bonne chance, notamment dans les temps actuels, à ces jeunes artistes du cinéma prometteurs, en attendant qu’au sein des Entrevues, les Prix du public, et le Prix [Films en cours], aient la possibilité d’être remis.

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Visuel 1 : affiche de Traverser © VraiVrai Films

Visuel 2 : photo d’Eyimofe (This is my desire) © Melissa Adeyemo, Arie Esiri, Chuko Esiri

Visuel 3 : affiche de Playback. Ensayo de una despedida © Kino Rebelde / Maria Vera

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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