Opéra
Carmen : Rachvelishvili, Barenboim et la Staatskapelle éblouissants

Carmen : Rachvelishvili, Barenboim et la Staatskapelle éblouissants

13 mars 2020 | PAR Nicolas Chaplain

Le monde de l’opéra découvrait Anita Rachvelishvili il y a dix ans à la Scala de Milan. Elle avait seulement 25 ans et avait été choisie par Daniel Barenboim pour interpréter Carmen dans la mise en scène d’Emma Dante. C’est accompagnée par l’orchestre de la Staatsoper sous la direction du même Daniel Barenboim que la mezzo-soprano désormais star chante Carmen à Berlin dans une production usée de Martin Kusej.

Sobre et minimale, la mise en scène de Martin Kusej a le mérite de négliger le folklore espagnol poussiéreux et préfère une esthétique intemporelle (ou presque). La scène, peu chargée, figure un bunker en béton clair puis une citerne et enfin les ruines d’une église, repaire des brigands. Le metteur en scène favorise une atmosphère sombre, parfois violente où la mort est très présente. Le rideau s’ouvre sur le flashback de l’exécution de Don José. Kusej montre une société militaire, masculine dans laquelle les soldats se saoulent et les femmes, qui fument et se battent en soutien-gorge, bas et jarretières, sont des objets de désir et propose un univers âpre et donc plus proche de Mérimée que de l’opéra-comique.

On regrette le manque de soin et de travail accordé à cette reprise du point de vue dramatique. La paresse ou l’indifférence manifestes de l’équipe est ici déplorable et cruellement palpable dans les passages joués (ou plutôt déclamés) qui sonnent vraiment faux. Le texte est très souvent incompréhensible. Les scènes de sexe sont singées, les bagarres gauches et grotesques. Le déshabillage de Micaëla par les soldats est plutôt gentil, le combat entre Don José et Escamillo également peu crédible.

Le rôle de Carmen ne peut être mieux chanté, mieux tenu que par Anita Rachvelishvili, éblouissante et voluptueuse. Sa Carmen, vêtue en noir, est grave et intense, une louve solitaire, dominatrice et dédaigneuse, singulière quand soudainement absente, habitée par une mystérieuse mélancolie. Elle charme sans être enjouée et privilégie à l’exaltation habituelle une belle intériorité. La voix de l’artiste géorgienne sidère par son volume, sa largeur et son ampleur, sa rondeur et sa pureté, son timbre lascif et insolemment moelleux. Elle interprète le rôle, riche des différentes mises en scènes et versions qu’elle a déjà incarnées et ose des nuances folles, des piani étonnants. Elle  accède au plus difficile : ne rien faire, être Carmen et rien d’autre, décontractée, concentrée et libre.

Michael Fabiano (Don José) est un peu en force. Christiane Karg (Micaëla) a une belle voix claire et émeut au troisième acte ensanglantée, touchée par une balle perdue, mais on pourrait préférer un timbre plus sensuel, plus chaud pour ce rôle. Dans la fosse, Daniel Barenboim est passionnant et passionné par la musique de Bizet qu’il joue avec ardeur. La gravité et le fatalisme de la partition qu’on croit à tort divertissante ou frivole ont rarement été autant mis en avant. Il fait gronder l’orchestre, exacerbe les tensions, déchaîne des parfums ensorcelants, caressants et des fortissimi impétueux, exalte le pathétisme des mélodies, excite les tambours menaçants et conquérants, avive l’agressivité des cordes.  L’orchestre ne manque pourtant jamais de souplesse et de lyrisme.  

Photo : Monika Rittershaus

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