Opéra

Barkouf ou un chien au pouvoir d’Offenbach brillamment ressuscité à Strasbourg

Barkouf ou un chien au pouvoir d’Offenbach brillamment ressuscité à Strasbourg

14 décembre 2018 | PAR Victoria Okada

L’Opéra du Rhin (OnR) représente en cette fin d’année un opéra d’Offenbach qui était jusqu’ aujourd’hui totalement tombé dans l’oubli : Barkouf ou un chien au pouvoir. Créé en décembre 1860 à l’Opéra-Comique, cet opéra frôle le surréalisme avant la lettre, puisqu’un chien est hissé au sommet d’un pays dictateur. La mise en scène de Mariame Clément fait ressortir différents attributs de la dictature pour les tourner au ridicule.

Du livret surréaliste…

Dans un pays imaginaire d’Orient, le Grand Mogol, exaspéré par les rébellions incessantes de la population de la ville dans laquelle il est de passage, nomme un chien pour non seulement diriger la cité mais aussi mettre un terme aux tumultes récurrents. Ce chien, Barkouf, a été enlevé à la jeune bouquetière Maïma, amoureuse de Saëb. Ce dernier doit se soumettre à un mariage forcé avec la très laide Périzade, fille de Bababeck, Grand Vizir de la ville. Or, Maïma est nommé traductrice officielle de la volonté du nouveau gouverneur, avec qui elle a grandi…

Ce livret d’Eugène Scribe et Henri Boisseaux rappelle indéniablement la Deuxième République, entre la Monarchie de juillet et le Seconde Empire. Le règne de Barkouf est une parenthèse entre deux ordres (gouvernement du Grand Mogol et plus tard de Saëb), un vide du pouvoir ou encore une prise de pouvoir par le peuple. Selon la « volonté » de Barkouf « traduite » par Maïma, les impôts sont réduits à moitié et la peine de mort est abolie, tout comme des événements réellement produits entre 1848 et 1852, comme le suffrage universel masculin et l’abolition de la peine capitale. Comme un autre aspect surprenant, la metteuse en scène cite quelques exemples des formulations quasi-révolutionnaires présentes dans le livret : « des citoyens devenus soldats » pour défendre la ville de Barkouf ; « la victoire ou le trépas » qui, selon elle, somme comme un écho de « la liberté ou la mort »…

Pour actualiser les propos, Mariam Clément a remanié le livret, avec la complicité de Jean-Luc Vincent, en supprimant quelques passages et surtout en en écrivant des nouveaux, comme cela se pratiquait couramment à l’époque pour s’adapter à l’actualité. Ces modifications sont reproduites dans le programme, constituant une information fort utile.

à la mise en scène politiquement loufoque

Pour mieux faire resurgir la dimension « universellement » absurde, elle met de côté tous les aspects orientalisants, éléments efficaces à l’époque pour contourner la censure, et place le premier acte (qui se passe dans le livret sur le marché de Lahore) dans un bureau moderne — référence à la bureaucratie ? — où les employés sont habillés en orange. On ne peut pas s’empêcher de faire une analogie avec les Gilets jaunes, même si au moment de la conception scénique, on ne pouvait pas prévoir ce qui se passe aujourd’hui… L’arrivée de Grand Mogol en uniforme militaire avec des décorations qui s’illuminent comme celles de noël, et son « show » à la Hollywood pour magnifier la grandeur de son régime… Avec toutes ces exagérations, le spectateur comprend très vite qu’on va vivre une histoire complètement insensé et loufoque. Au deuxième acte, lourdement entourée de rayonnages imposants d’archives qui peuvent s’effondrer à tout moment, une petite maison de chien est jalousement gardée par une clôture. Cette maison, grandie d’un cran au troisième acte, avec une devise « Liberté, Egalité, Croquettes » à son entrée, se mesure à la dimension politique qu’a prise notre gentil toutou. Mais c’est autour de cette charmante demeure que les complots se dessinent pour reverser le chien-roi-kaïmakan-gouverneur, menés par Bababeck et ses conjurés qui répètent « Parlons bas pour qu’on n’entende pas ! ». Les visages des hauts dignitaires en uniforme sont à ce moment-là couverts de masques de nos hommes de l’état, à commencer par le Président de la République. Ainsi, cet opéra devient par moment un reflet de la méfiance actuelle de la population contre le gouvernement, même si au moment de la conception scénique, etc, etc.

Julia Hansen, la créatrice des décors et des costumes, lance au troisième acte un clin d’œil à la Troisième République, en habillant Maïma et Saëb à la Eugénie et à la Napoléon III. C’est un coup ingénieux qui rappelle l’époque vécue par Offenbach (au passage, les gens de la rue en jean et basket forment une parodie de La Liberté guidant le peuple, une autre référence au XIXe siècle et au révolte du peuple) mais aussi qui place en quelque sorte les masques des politiques dans un conte imaginaire par un effet anachronique…

Chanteurs et musiciens prêtent au jeu

Cet opéra, on l’a compris, n’a pas de protagonistes humains à proprement parler, toute intrigue tourne autour de Barkouf absent de la vue du spectateur, sauf une très brève apparition de l’admirable petit chien qui traverse la scène au troisième acte. Pour le reste, Maïma joue un rôle clé dans l’histoire, incarnée par la soprano fine Pauline Texier. Au lever du rideau, son entrée sur scène avec la mezzo-soprano Fleur Barron au timbre chaleureux et épais (qui sera plus adaptée pour les opéras italiens du XIXe tardif par exemple) dans le rôle de Balkis, semble déséquilibrée sur le plan vocal, surtout sur celui du volume. Mais elle révèle toute sa qualité de colorature dès l’acte II, notamment à partir de ses répliques chantées « Oui, je comprends ». Patrick Kabongo chante Saëb, amoureux de Maïma ; sa voix lumineuse et transparente fascine, mais il n’est pas encore libéré de contrainte technique et on sent son effort dans l’application soigneuse de procédés vocaux. Les personnages du grand vizir et de l’eunuque Kaliboul, un duo typique de maître-serviteur, sont tenus respectivement par Rodolphe Briand et Loïc Félix. Tous les deux sont rompus dans l’exercice de la comédie et dans le chant offenbacquien, et leur engagement scénique naturel amuse beaucoup le spectateur. Deux artistes de l’Opéra Studio de l’OnR sont présents dans cette production : la soprano Anaïs Yvoz campe joyeusement Périzade, rôle assez présent bien qu’absolument secondaire comme personnage ; le ténor Stefen Sbonnik montre une jolie projection en tant que Xaïloum, amant de Balkis, même si ses aigus sont parfois un peu forcés.
Le nouveau directeur artistique de l’Orchestre symphonique de Mulhouse Jacques Lacombe inaugure son mandat avec cette production. Sa direction est rassurante et claire et tire le meilleur profit de cette belle partition, et fait sonner l’orchestre allègrement, dans une formidable adéquation avec l’aspect théâtral. Le Chœur de l’Opéra national du Rhin, très en forme, offre une prestation harmonieuse.

Espérons vivement que cette magnifique production fasse l’objet d’une captation d’un média français : la retransmission par une radio allemande, à l’occasion des représentations à l’Opéra de Cologne qui co-produit le spectacle, sera faite avec les dialogues en allemand, ce qui transformera quelque peu la nature de l’œuvre…

Prochaines représentations : 17, 19, 23 décembre à Strasbourg, 6 et 8 janvier à Mulhouse.

Photos © Klara Beck

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