Opéra
Akhnaten ou l’Opéra de Nice baigné d’un éclatant soleil américano-égyptien

Akhnaten ou l’Opéra de Nice baigné d’un éclatant soleil américano-égyptien

13 novembre 2021 | PAR Paul Fourier

La saison 2021-2022 s’ouvre de manière flamboyante avec l’opéra de Philip Glass.

En 1976, le compositeur américain lance avec Einstein on the beach, une trilogie des portraits mêlant science, politique et religion, trilogie dans laquelle se succéderont Gandhi (dans Satyagraha – 1980) puis, curieusement, Akhnaten, opéra s’arrêtant sur des moments de la vie du mystérieux pharaon qui tourna le dos aux multiples divinités égyptiennes pour instaurer ce qui pourrait être la première religion monothéiste de l’histoire. En cela, Akhénaton rejoint les deux autres figures d’exception en sa qualité qu’homme « qui transforma le monde par la force des idées, et non par la force des armes ». In fine, ce sont pourtant les armes qui mettront à bas les idées du Pharaon révolutionnaire.

La partition, d’essence « minimaliste » est envoûtante ; certains même, diront, hypnotique.

Elle est ponctuée de pages admirables tel l’Hymne au soleil chanté par le Pharaon ou ses duos avec Nerfertiti. Mais, puisque la metteuse en scène est la grande Lucinda Childs, l’on doit aussi souligner ces moments orchestraux où la chorégraphie, magnifique, démultiplie les corps voilés, nous faisant pénétrer, comme en rêve, dans une danse captivante surgie du plus loin de l’Égypte ancienne. À ces passages chargés de dynamique succèdent des phases plus statiques – disons-le, également – moins convaincantes, dans lesquels la chorégraphe épouse une gestuelle « à la Bob Wilson », un camarade de route aussi proche de Lucinda Childs que l’est Philip Glass.

La scénographie, fortement imprégnée de vidéos est, évidemment, placée sous les rayons ardents d’Aton, le dieu solaire, le plateau étant occupée, la plupart du temps, par un gigantesque disque circulaire sur lequel évoluent le pharaon impie, sa femme, sa mère et ses filles. Ce qui frappe, avec ces éléments, et malgré, parfois, quelques pesanteurs, c’est la parfaite adéquation entre les univers sonore et scénique, témoin de la complicité et la longue collaboration de la danseuse-chorégraphe avec le compositeur.
Enfin, de très beaux accessoires de décor, telle cette balance équilibrée entre le cœur du Roi mort et une plume rappellent, à bon escient, certains des éléments symboliques fondamentaux de l’Égypte ancienne.

Une distribution et une direction en harmonie avec Philip Glass.

L’une des particularités de la partie chantée, c’est qu’elle est écrite… en haut égyptien, en akkadien et en hébreu. Hormis Akhénaton qui a droit à un magnifique solo en anglais, le narrateur s‘exprime normalement dans la langue du pays où l’opéra est représenté. Ce n’est finalement pas le cas de Lucinda Childs qui a fait le choix d’endosser cet habit de scribe et d’apporter, de sa belle voix grave et en anglais, les éléments de compréhension de l’Histoire. Ces moments de récit sont admirables tant le timbre de la chorégraphe est en harmonie avec la musique répétitive de Glass.
Pour les chanteurs, il est d’abord justifié de saluer leurs efforts pour s’adapter à ces difficultés d’ordre linguistique.
Le souverain est interprété par Fabrice di Falco, sopraniste éclectique, d’origine martiniquaise. Philip Glass, en confiant le rôle à une tessiture d’alto, a voulu distinguer ce personnage singulier ; l’artiste s’y fond apportant, par son talent, toute l’ambiguïté requise. Il promène ainsi une forme de désinvolture, voire d’inconscience, tout à fait remarquable, au regard des événements qui se déroulent autour de lui, notamment dans la dernière partie au moment de perdre le pouvoir.
En reine Nefertiti, Julie Robard-Gendre constitue le pendant de la voix haute-perchée de di Falco, avec son timbre capiteux, chaud et, en conséquence, plus terrestre. Patrizia Ciofi (dont on pourra relire l’interview ici), bien qu’ayant hérité d’un rôle plus secondaire et largement « monosyllabique », marque la représentation de sa voix très bien préservée dans les aigus très sollicités, et de son empreinte à la noblesse digne de la mère de Pharaon.
Frédéric Diqueiro est tout à fait impressionnant avec sa voix de ténor puissante dans le rôle d’Amon alors que Joan Marti-Royo et Vincent le Texier complètent brillamment le groupe inquiétant des ennemis d’Akhénaton.

Le chœur de l’Opéra de Nice, juste de bout en bout, apporte dans des attitudes rigides de prêtres, une homogénéité et une puissance d’ensemble qui se marient parfaitement avec les pages orchestrales spectaculaires de Glass.

Certes, la musique de Philip Glass est, plages prises séparément, répétitive. Sur la longueur, elle n’en est pas moins riche et d’une variété inouïe. Il faut donc prendre garde à conserver l’équilibre de cette musique entre les passages légers et ceux plus lourds. Léo Warynski, le chef, s’y emploie avec une grande maîtrise, rappelant que l’Orchestre Philharmonique de Nice, même privé de ses violons (choix fait lors de la création de l’œuvre en 1984), est une formation sachant aussi briller dans ce répertoire contemporain minimaliste.

À l’issue de la représentation, des officiels sont venus distinguer Lucinda Childs lui accordant le titre de Docteur honoris causa de l’Université de Nice Côte d’Azur. Gageons que ce geste saluait également une formidable réussite – très applaudie en ce soir de première – à mettre au crédit de Bertrand Rossi. Avec son équipe, il a eu l’audace de construire une saison éclectique dans laquelle Glass sera suivi de Lehar, Offenbach, Verdi, mais aussi de créations contemporaines et prochainement d’Abd Al Malik.

Le public nombreux et enthousiaste ce soir a semblé montrer qu’il est prêt à suivre l’Opéra de Nice sur cette voie, et que ledit Opéra est bien reparti pour un cercle vertueux, alliant diversité et qualité.

Visuels : © Dominique Jaussein

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