Opéra
À Pesaro, avec Moïse et Pharaon, la somptueuse fête du grand opéra français

À Pesaro, avec Moïse et Pharaon, la somptueuse fête du grand opéra français

17 août 2021 | PAR Paul Fourier

La grande fresque méconnue de Rossini est à l’affiche de l’édition 2021 du festival. Une initiative à marquer d’une pierre blanche tant l’œuvre est belle et les interprètes réunis évoluent sur les cimes.

Des dernières années de création opératique du compositeur, le monde s’est polarisé sur Guillaume Tell, son dernier opus (1829), régulièrement présenté comme l’œuvre-testament révolutionnaire qui ouvre le chemin aux successeurs.
L’on parle malheureusement beaucoup moins, de Moïse et Pharaon, un authentique chef-d’œuvre, subtile reprise de l’oratorio créé en 1818 à Naples, Mosè in Egitto, mettant en musique l’épisode biblique bien connu et ici, considérablement remanié. Le talent que le compositeur a déployé, aidé de ses deux librettistes, Luigi Balocchi et Victor-Joseph-Étienne de Jouy, était à la hauteur de l’enjeu : l’entrée au répertoire de l’Opéra de Paris. Finalement, c’est Le Siège de Corinthe qui, en octobre 1826, donnera l’accès de Rossini à la grande boutique. Mais l’attente supplémentaire (la création se fera en mars 1827) débouchera sur un accomplissement complet et, malgré sa durée conséquente, l’œuvre s’avère de bout en bout passionnante. En effet, les récitatifs ont rarement été aussi bien intégrés aux passages chantés ; airs, duos, chœurs et ensembles superbes parsèment la partition et les quatre actes bénéficient d’une construction musicale et dramatique extrêmement efficace, aboutissant à quatre finals grandiloquents et sublimes. Parmi tant d’autres, l’on peut citer « Ô toi dont la clémence apaise leur souffrance » entamé par Moïse dans un français impeccable, puis repris successivement en mezza voce par Eliezer, Sinaïde, Aménophis et Pharaon, le quintette grandissant ensuite en tension parfaite, pour un résultat qui fut, on peut l’imaginer, particulièrement impressionnant pour les spectateurs lors de la création.

Une distribution trois étoiles

En 1827, dans la capitale française, la disponibilité d’artistes de tout premier plan autorisa le compositeur à leur confier des rôles aussi difficiles que somptueux. Près de 200 ans ont passé et le Festival n’a pas laissé fuir la belle occasion, réunissant pour cette édition 2021, un casting trois étoiles qui permet de mettre en valeur toutes les richesses de l’œuvre. L’on sent également qu’un important travail de répétitions a nourri l’équipe, car si les protagonistes assurent brillamment leurs parties vocales, quoique non francophones, ils le font avec une diction exemplaire.

Roberto Tagliavini en Moïse, est, on le sait un habitué de notre langue. En cette soirée, il est un modèle du genre. Il donne à ce personnage biblique, intransigeant, menaçant et peu sympathique, toute l’emphase nécessaire, toute l’impériale soumission au Dieu dont il est porte- parole. On peut multiplier les éloges sur les passages où il combine sa diction avec un chant quasi-aride en épousant la musique d’un legato magnifique.

Son pendant égyptien, Pharaon, s’impose en parfait contraste avec un Erwin Schrott, impressionnant de bout en bout. Autant l’Italien insuffle noblesse et sobriété au Prophète, autant l’Uruguayen affiche des voyelles, parfois exotiques et un style peu rossinien… et autant il nous éblouit, car il sait imposer majesté à ce personnage puissant, mais peu fiable, osant cabotiner à bon escient, mais surtout sachant vocalement ponctuer sa déclamation dès son « Ô ciel que vois-je ? » initial jusqu’à un « Eh bien ! » simple, mais… retentissant qui annonce la fin du troisième acte. Plus il multiplie les sorties de piste et plus on prend de plaisir à ce chant qui donne à Pharaon un air de mauvais garçon tellement roué et arrogant qu’il finira par se casser les dents et perdra son peuple.

La révélation Berzhanskaya

Incontestablement, la révélation de la soirée se nomme Vasilisa Berzhanskaya. Le personnage de la Reine d’Égypte, Sinaïde, bénéficie à l’acte II d’un très beau duo avec son fils dont elle cherche à calmer l’impétuosité (« Ah ! d’une tendre mère écoute la prière »). La mezzo-soprano russe, avec des accents d’où émerge toute l’attention d’une mère, y délivre alors une grandiose démonstration vocale, alternant douceur et autorité, maitrisant mezza voce de rêve et aigus flamboyants, tout cela dans un français impeccable. Dans le déchaînement « Propice à ma prière, calme ta fureur » à rendre jalouse l’Abigaille de Verdi, on est à la fois saisi et ébloui par la richesse de cette voix époustouflante. Une évidence se fait, c’est désormais une artiste à suivre de près.

Dans le rôle d’Anaï, Eleonora Buratto se révèle également impressionnante, d’autant que le compositeur a gâté le personnage. Dès son premier air (« Dieu, dans ce jour prospère, termine nos malheurs… »), la voix lourde, mais ronde, souple, mais riche autorise toutes les beautés, des vocalises impeccables au somptueux médium et aux aigus triomphants. Celui, magnifique et désespéré du dernier acte (« Quelle horrible destinée ! Ciel, que vais-je devenir ? ») nous donne le coup de grâce, séduits que nous sommes par cette voix ample à l’ambitus si large.

Le ténor Andrew Owens n’est pourvu que d’une projection limitée qui l’handicape quelque peu dans les duos avec trois chanteurs de la dimension de Burratto, Schrott et Berzhanskaya. Il affiche néanmoins une très belle ligne de chant et s’il était souffrant lors de la Générale et de la Première, il est ce soir totalement rétabli assurant sa longue partie avec élégance et une belle endurance.
Le second ténor Alexey Tatarintsev (Eliezer), assez sollicité dans des récitatifs où son français est impeccable, est également excellent. Nicolo Donini assure, de son côté, le double rôle de la voix mystérieuse et d’Osiride avec un timbre franc et sonore et Monica Bacelli incarne une Marie sensible.
Quant au jeune Matteo Roma que nous avions découvert dans Le voyage à Reims l’an dernier ici même (et que l’on retrouvera bientôt à l’Opéra de Marseille dans Armida de Rossini), pourvu de seulement quelques phrases, il parvient toutefois à se faire remarquer au troisième acte lorsqu’il interpelle Pharaon (« Grand Roi, délivre-nous des plus cruels fléaux ! »). Le chœur del Teatro Ventidio Basso, personnage à part entière de cette fresque biblique, est parfait musicalement mais surtout exemplaire pour irriguer toutes ses interventions d’un français parfaitement compréhensible à tout instant.

Lumières et vidéos pour figurer les nombreux miracles du Prophète

À la création, mettre en scène les différents épisodes de ce passage de la Bible ne fut pas une mince affaire pour l’Opéra de Paris, compte tenu notamment des nombreux passages « miraculeux » exigeant des dispositifs ingénieux afin de ne pas sombrer dans le ridicule. Le vétéran et habitué des lieux, Pier Luigi Pizzi, s’en sort finement, alternant scènes pratiquement nues, lumières harmonieuses et vidéos. Le résultat est élégant, sans éléments superflus, laissant surtout libre cours au chant et à la musique.

On le sait à cette époque, le ballet était un passage imposé pour tout compositeur qui voulait entrer à l’Opéra de Paris. Reconnaissons que cette obligation normative apparaît aujourd’hui parfois comme un rajout assez artificiel surtout quand le ballet en question s’étale sur vingt minutes. Cela étant, les danseurs, à la tête desquels deux excellents solistes à la plastique avantageuse (Gioacchino Starace et Maria Celeste Stora) nous permettent, par leur virtuosité de ne pas sombrer dans l’ennui.

Interprètes de talent, mise en scène adaptée ; la soirée n’atteindrait, malgré tout, pas la perfection s’il n’y avait le chef, Giacomo Sagripanti. À la tête de l’Orchestre Symphonique National de la RAI, il trouve constamment le rythme et le ton pour faire respirer et palpiter cette musique ample, parfois même grandiloquente. À la toute fin, alors que Moïse s’apprête à faire traverser la mer à son Peuple, Sagripanti aux gestes désormais ralentis, à la baguette caressante et si subtile et la harpe délicate permettent à la prière de rencontrer l’opéra. Tout est alors grandeur et solennité avant qu’une cavalcade orchestrale noyant les soldats de Pharaon ne fasse donner les percussions et que l’opéra se termine, mêlant le génie de Rossini à la perfection d’une équipe extraordinaire.

Visuels : © Studio Amati Bacciardi

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