Opéra
À l’Opéra de Monte-Carlo, la plus belle des distributions pour incarner la dépression de la famille Foscari.

À l’Opéra de Monte-Carlo, la plus belle des distributions pour incarner la dépression de la famille Foscari.

07 décembre 2020 | PAR Paul Fourier

La représentation en version concert de l’opéra de Verdi s’est appuyée sur un Placido Domingo invraisemblable d’émotions, une Anna Pirozzi conquérante et un chef sachant faire émerger, tout en nuances, la quintessence de l’œuvre.

I due Foscari prend place dans la carrière de Giuseppe Verdi entre Ernani et Giovanna d’Arco, dans une période que le compositeur qualifia lui-même d’« années de galère ». Tirée d’une pièce réputée injouable de Lord Byron, le livret deviendra un mélange déconcertant, une longue litanie de lamentations successives du doge Foscari, de son fils et de sa bru. Musicalement même, l’œuvre est atypique ; les trois protagonistes, victimes, accaparant la totalité des airs, n’en laissent aucun au véritable méchant, Jacopo Loredano, qui se retrouve supplanté par le chœur représentant le Conseil des Dix. Verdi achèvera son travail d’une sentence quelques années plus tard, en écrivant à son librettiste « Si l’on n’est pas très attentif avec les sujets naturellement tristes, cela tourne à l’enterrement comme, pour te donner un exemple, I due Foscari qui ont une teinte, un ton trop uniformes du début à la fin ».

Faire mentir le cruel jugement de Verdi sur son œuvre exige du talent, voire du génie…

Car, si le livret est redondant, voire monotone, la musique, sans être la plus belle du compositeur, recèle bien des pages remarquables… qui ne demandent qu’à être mises en valeur…
À l’Opéra de Monte-Carlo, le premier artisan de cette admirable réhabilitation est le chef Massimo Zanetti qui, dès les premières mesures, sait insuffler de la noblesse dans cette musique. Adoptant, par moments, une respiration très lente, ne sacrifiant pas, pour autant, la toujours étonnante rythmique verdienne, il arrive à repeindre en une palette de belles couleurs de gris, une intrigue à la base bien noire. Il apporte douceur aux passages instrumentaux clés, comme le très beau et douloureux thème de Foscari interprété par violoncelles, contrebasses et altos ou le prélude alto – violoncelle du fils incarcéré. Et il traite, avec l’ampleur requise, les nombreuses scènes d’ensemble, à l’instar du magnifique finale de l’acte II. Il s’appuie en cela sur les excellents musiciens de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo, sur le chœur (direction de Stefano Visconti), superbe et admirablement investi dans la charge collective de « méchant » de l’histoire, sans oublier les seconds rôles, notamment Giuseppe Tommaso (Barbarigo) et Erika Beretti (Pisana).

Domingo – Verdi, un amour éternel.

Lorsque Foscari paraît, c’est le grand Placido Domingo, artiste mythique, que l’on attend… non sans une certaine appréhension. Alors qu’approchant les 80 ans et déroulant frénétiquement sa carrière contre vents et marées (et même, ce printemps, après une infection de Covid), nous devons reconnaître que le ténor devenu baryton a aujourd’hui des jours « avec » et des jours « sans ». Ce dimanche, son apparition à l’acte I, si elle trahit, bien sûr, quelques légères faiblesses et quelques sons qui se dérobent, impressionne immédiatement. Domingo est en bonne demeure, celle, pourrions-nous dire trivialement, d’un vieux complice que fut, en son temps, Giuseppe Verdi, cet autre patriarche unique et génial. Domingo chez Verdi, cela a été – et c’est toujours – l’évidence d’un mariage parfait, la rencontre puis la fusion entre le créateur et l’interprète.
Ainsi, l’artiste, la représentation durant, va incarner de manière saisissante – et même troublante à l’automne de sa vie et immense carrière artistique d’un demi-siècle – ce doge à la fin de son parcours qui subit souffrances, remords, outrages, jusqu’à en mourir.
À la toute fin de l’opéra, le vieux coquin réussit, de manière géniale, sa lamentation finale et fatale et, après une longue ovation à la suite de l’air « D’un odio infernale la vittima sono », sait nous donner des frissons et faire poindre quelques larmes. À ce moment, parvenant à éclipser tout le monde, il apporte, une fois de plus, la clé de ce qui, dans la riche Histoire de l’opéra, distingue les très rares interprètes absolument exceptionnels qui méritent le titre de géants.

Pourtant, personne ne pourra dire qu’il n’est pas bien accompagné dans l’aventure.

Le rôle de Lucrezia Contarini est l’un des plus éprouvants écrits par Verdi, en l’occurrence pour Marianna Barbieri-Nini, interprète des Lucrezia Borgia et Anna Bolena de Donizetti et créatrice du rôle de Lady Macbeth. Anna Pirozzi, grande interprète actuelle de l’Abigaille de Nabucco, relève le gant et, exploit invraisemblable, ne fait finalement qu’une bouchée du rôle. Témoignant de son talent, son air d’ouverture est une parfaite démonstration des qualités de l’artiste. D’abord escortée de la subtile lenteur insufflée par le chef, elle déploie toutes les couleurs, les nuances traduites en sublimes sons piani. Et passant de toute la sensibilité à toute la véhémence, elle assure la cabalette meurtrière qui fait de Lucrezia la petite soeur d’Abigaille. Rien ne viendra déstabiliser ensuite la soprano qui vainc toutes les difficultés, allant jusqu’à couvrir plusieurs fois de sa voix immense, mais jamais criarde – notamment dans le final de l’acte II et l’étonnant ensemble transformé en valse qui le précède – le reste de l’assistance (orchestre, chœur et solistes réunis). Et même dans ces moments de vaillance, elle ne cédera jamais sur l’incomparable beauté de son timbre. Dans cette abondance, dans cette périlleuse entreprise arrivée à si bon terme, nous serions bien en mal de lui reprocher un ou deux aigus à l’arraché, un peu métalliques. Et l’on ne fera outrage à personne de souligner que la splendeur vocale était incarnée par cette si belle femme, visiblement épanouie dans la vie, aux longs cheveux châtains détachés et vêtue d’une superbe robe noire.

Francesco Meli ne démérite pas. Il utilise à bon escient les défauts qu’on lui connait (chant le plus souvent forte, aigus limités) pour ce personnage à qui l’on ne fournit guère de raisons de sortir de la déprime dans laquelle sa situation précaire l’enferme. Il donne à Jacopo Foscari, très présent mais, finalement, assez maltraité par le livret, toute la véhémence du fils excité jusque dans sa perdition. Tout à sa place et restant dans sa zone de confort, il livre un chant souvent noble et toujours de belle tenue.

Adjoindre à cette équipe le magnifique Alexander Vinogradov, fut pour nous un véritable supplice, tant on aurait apprécié l’entendre déployer cette somptueuse voix de basse dans un rôle à sa hauteur, alors que Verdi – qui ne devait pas aimer ce personnage – ne lui accorda guère ici que quelques phrases insipides.

«Viva Verdi ! Viva Domingo » !

En sortant, avec amis et collègues, nous débattions de la qualité de l’œuvre. Mais, ce qui ne faisait pas débat, c’était la qualité globale de l’interprétation de ce soir, l’impériale interprétation de la Pirozzi et le nouveau tour qu’avait joué Domingo aux âmes chagrines qui s’attendaient à le voir affaibli en son crépuscule. Que nenni ! À « Viva Verdi » répondait « Viva Domingo » !

© Paul Fourier

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Paul Fourier

One thought on “À l’Opéra de Monte-Carlo, la plus belle des distributions pour incarner la dépression de la famille Foscari.”

Commentaire(s)

  • Lan Xiao

    Thank you for the article that brought us to the performance. I had the privilege of hearing Placido Domingo as the father and doge Francesco Foscari on various previous occasions, and each time it was a deeply emotional journey, marveled at Maestro Domingo’s artistry and sincere incarnation of the tragic character. Bravo Maestro. Bravi tutti!

    décembre 8, 2020 at 3 h 22 min

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