Opéra
À Hambourg, le Falstaff simplement humain de Maestri soumis à la cruauté des hommes (et des femmes).

À Hambourg, le Falstaff simplement humain de Maestri soumis à la cruauté des hommes (et des femmes).

12 février 2020 | PAR Paul Fourier

Calixto Bieito montre sur la scène du Hamburgische Staatsoper un Falstaff peu ragoûtant et martyrisé. Ambrogio Maestri est magistral dans le rôle-titre.

Dernier opéra de Verdi, et première réelle comédie mise en musique par un compositeur alors âgé de 80 ans, Falstaff a tout pour intriguer, susciter l’adhésion ou, à l’inverse, le rejet. Ce personnage est d’abord une création de Shakespeare qui en reprit le thème dans Les joyeuses commères de Windsor qui fut à l’origine du brillant livret réalisé par le compositeur et son librettiste Arrigo Boito. La mécanique comique est imparable dans cette comédie où les femmes mènent le bal et où les hommes ont fort à faire (Falstaff certes, mais également Ford et Fenton). L’opéra fut présenté 7 ans après Otello… et 22 ans après Aïda. Le maître de Busseto s’est alors fait vieux, rare, exigeant et difficile à sortir de sa retraite. Musicalement, pour ce dernier opus, il s’avère absolument virtuose et aussi novateur avec cette partition prodigieuse quoique déconcertante, partition qui laisse aux interprètes peu d’occasions de briller dans certains airs comme ce fut le cas pour ses précédentes livraisons. De ce fait, Falstaff – qui obtint un triomphe à la création – reste une œuvre à part, adorée ou incomprise, œuvre qu’il ne faut jamais hésiter à aller voir en salle si elle ne suscite, a priori, en vous que peu d’intérêt.

De prime abord, le choix de Calixto Bieito pour assurer la mise en scène de cette œuvre comique paraît être un choix curieux. En effet, c’est d’abord avec Carmen que les Français l’ont découvert, puis avec Boccanegra à l’Opéra de Paris, scène où ils pourront également voir, prochainement, sa mise en scène du Ring de Wagner. Derrière son goût évident pour la provocation, chacun connaît son talent pour aller chercher loin au fond des âmes, le côté trivial et noir des personnages. Ce Falstaff ne déroge pas à la règle.

D’entrée, accueillis dans le hall de l’Opéra de Hambourg par une vidéo montrant un Ambrogio Maestri, en cuisine n’hésitant pas à engloutir sa mousse au chocolat jusqu’à s’en barbouiller le visage, l’on se doute que l’on n’aura pas affaire à un Falstaff vêtu d’un justaucorps et bien propret. Au lever de rideau, celui-ci, en tee-shirt, boulimique chronique, tel un Gargantua du tout-venant, est attablé devant un pub anglais (The boar’s head) et se gave d’huîtres et de champagne. Le jus de citron gicle sur le sol, le champagne sert à asperger ses tristes compères Bardolfo et Pistola. Bieito nous adresse là un message quasi organique : si l’on parle du gros Falstaff, on ne peut s’abstenir ni de son embonpoint, ni de la nourriture et de la boisson ingurgitées, ni des déjections qui suivront. Pour illustrer cela, on ira jusqu’à retrouver Sir John, après qu’il eût été jeté dans la Tamise, assis pathétiquement sur une cuvette de toilette ; et aussi une femme (joué en rôle muet par Orchidee Brömme) qui déboule régulièrement sur scène pour nettoyer, si l’on peut dire, « la merde » laissée par les autres.

Ainsi, en début de représentation, tout ce joli monde présent au pub apparaît comme une petite bande de médiocres de la rue dont Falstaff serait le roi. Mais ce roi, Bieito va vite l’exhiber dans sa nudité la plus crue. Il lui enlèvera son tee-shirt et révèlera son chanteur tel qu’il est, gros en effet, gros comme le Falstaff de l’histoire, sans prothèse, sans faux gros ventre. Il nous le montre sale, devenant presqu’un clochard au fur et à mesure des mésaventures qui découlent de sa bêtise et de sa fatuité. Il nous le montre ridicule, transformé en lampadaire pour échapper à ses poursuivants, ou, comme on l’a dit précédemment, occupé sur son « trône ».

Face à lui, le couple Ford et Meg Page apparaissent comme des petits bourgeois sans scrupules et Mrs Quickly comme une copine bien vulgaire d’Alice. Petit à petit, ils basculeront dans la cruauté vis-à-vis du pauvre Falstaff tandis qu’il descend lentement aux enfers, qu’il se dégrade, et pue probablement comme le clochard qu’il devient.
Finalement peu soucieux du jeu pervers de leurs aînés, Nannetta et Fenton sont deux jeunes qui ont juste envie de se lutiner et, Bieito oblige, iront faire leur petite affaire au premier étage du pub. Nannetta découvrira d’ailleurs sa grossesse par un test qu’elle réalisera sur la même cuvette de WC.

On l’aura compris, le talent de Bieito, c’est de faire basculer l’histoire comique conçue par Shakespeare, l’opéra bouffe de Boito et Verdi, vers une histoire bien plus actuelle, beaucoup moins drôle, de se tourner vers la cruauté de nos contemporains et probablement vers l’intolérance face à la différence. Dans la pantomime finale, quand Falstaff apparaît, naïf, tel qu’en lui-même, les bourgeois arborent des masques inquiétants qui laissent peu d’ambiguïtés sur le rôle malfaisant qui est le leur. Bieito oppose au personnage de cette Alice bien gaulée, bien habillée, bien maquillée au gras et sale Falstaff. Ce faisant, il nous contraint à choisir notre camp et à opter, presque par pitié, pour ce dernier.

Il faut dire que le personnage incarné par Ambrogio Maestri, cet homme qui se dénude et que l’on retrouve bêtement assis sur une cuvette de toilettes, nous atteint en plein cœur. Il nous émeut, nous renvoie à la triste condition de cette cohorte de femmes et d’hommes qui perdent peu à peu assurance et dignité.
Le chanteur est grandiose. Maestri est le Falstaff d’aujourd’hui. Le rôle lui colle à la peau, le timbre est chaud, la voix sans aucune faille, la capacité à nuancer chaque phrase nourrit (si j’ose dire) ce personnage pathétique. Il pérore aussi bien qu’il fulmine, il se lamente et se vante avec la même aisance. Contrairement à certains de ses prédécesseurs, il n’a guère besoin d’user d’effets, d’être outrancier et démonstratif d’en faire des tonnes pour bâtir un Falstaff. Par sa présence physique, par son chant épuré, sans emphase particulière, il EST ce Falstaff humain et sobre. C’est de là que naît cette réelle émotion ressentie à la fin de l’opéra.

La distribution féminine – issue de l’Est de l’Europe (Lettonie, Kosovo, Russie et Autriche) – est épatante. Maija Kovalevska (qui suivit notamment les cours de Mirella Freni qui vient de nous quitter) incarne une Alice de luxe avec une de ces voix d’interprètes rompues au chant italien, dotée d’une belle projection et d’aigus sûrs. Physiquement et vocalement, elle mène véritablement le bal des méchants. La Nannetta d’Elbenita Kajtazi est la deuxième délicieuse surprise de la soirée, avec son timbre fruité, jamais acide et ses piani de rêve. Nadezhda Kayazina, véritable contralto à la voix chaude, est à son aise dans le rôle de Mrs Quickly et enfin, Ida Aldrian vient agréablement compléter le quatuor dans le rôle de Meg.
Markus Brück sait trouver les accents inquiétants pour figurer le mari piteux, stupide et paranoïaque, l’homme contraint de se déguiser pour confondre Falstaff … et sa propre épouse.
Oleksiy Palchykov interprète Fenton avec une voix claire de ténor qui convient bien au jeune (et timide au début) écervelé. Surpris au lit avec Nannetta, il sera contraint de déambuler en slip durant une partie de la représentation, offrant à voir une autre nudité que celle de Falstaff, mais finalement tout aussi symbole de ce dénuement imposé aux hommes qui veulent transgresser les règles.
Jürgen Sacher (Dr Cajus), Daniel Kluge (Bardolfo) et Tigran Martirossian (Pistola) complètent cette distribution exemplaire, totalement dévouée à la comédie – à certains égards sinistre – qu’on leur fait jouer.

Dans la fosse, Axel Kober à la tête de l’orchestre philharmonique de Hamburg met la musique au service du rythme endiablé voulu par Verdi et illustré, à sa manière par Bieito. Presque chœur antique tant il semble représenter l’opinion publique désapprouvant les actions du gros Falstaff, le chœur de l’Opéra est admirable.

Ainsi, venu de l’univers de Shakespeare, passé à la moulinette de Verdi et de Boito, Fastaff réapparaissait, ce soir, en homme ordinaire aux prises avec un monde contemporain et cruel. La fable prenait un nouveau sens et les derniers mots du gras chevalier résonnaient bizarrement à notre oreille : « Le monde entier n’est qu’une farce, et l’homme est né bouffon ».

À l’Opéra de Hambourg jusqu’au 28 mars 2020 puis reprise à venir en mai 2021.

Visuel © Monika Rittershaus

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