Opéra
À Florence, la plus belle des Forza

À Florence, la plus belle des Forza

18 juin 2021 | PAR Paul Fourier

Au Théâtre du Maggio Musicale Florentin, Zubin Mehta et son équipe nous ont offert une soirée d’anthologie dans l’opéra de Verdi. La mise en scène est digne d’une représentation sous acide du Cirque du Soleil.

La Forza del destino est une œuvre majeure de Verdi. Son intrigue s’appuie sur bien des invraisemblances, mais elle présente, outre la musique, extraordinaire, tout ce qui forme un opéra de passions : homicide (involontaire), vengeance et pardon, conflits de mâles testostéronés et héroïne maltraitée…
Parée de l’ouverture la plus célèbre du compositeur qui introduit le thème récurrent du destin, ce long opéra au foisonnement anarchique est, musicalement, d’une richesse incomparable, forte de duos à foison, de chœurs magnifiques et de trois airs somptueux pour la soprano. Drame exacerbé, parfois éclairé de comédie grinçante, son arrière-plan ne peut pas être plus tragique, car la guerre y est omniprésente.

Dans la quatrième dimension avec Carlus Padrissa

Avec Carlus Padrissa (La Fura dels Baus) sur le pont pour la mise en scène, l’on avait toutes les raisons de s’inquiéter. Et le résultat va être à la hauteur de nos craintes.
Le destin et son implacable marche inspirent au metteur en scène un saut dans un trou noir cosmique (nous renvoyant vers les théories métaphysiques de David Lewis). Selon Padrissa « Les deux amants sont deux êtres piégés par la force du destin, deux étoiles qui, lorsqu’elles entrent en collision, forment un trou noir et perdent leur lumière ». C’est ainsi qu’il va nous embarquer dans un voyage situé dans une réalité parallèle très psychédélique où les lois ne sont plus les mêmes et où le temps est chamboulé.

On constate surtout que Padrissa nous propose finalement un spectacle, lui aussi parallèle à l’œuvre : d’un côté, Verdi, l’intrigue, le chant, les artistes ; de l’autre, la mise en scène du catalan

Les différentes scènes nous font passer par toute la palette des sentiments. Pénible, l’acte II est encombré de décors, de figurants, de projections au milieu desquels on peine à repérer les protagonistes. Puis, après le trop-plein, l’on retourne, lors de l’arrivée de Leonora au monastère, à un semblant de sobriété, mais les changements de décors à vue – et les bruits qui les accompagnent – viennent interférer avec le chant.
À l’acte III, le spectaculaire kitsch inspiré de « Dune » de Franck Herbert ne manque pas de puissance et, à la toute fin, le recours hypnotique à la vidéo n’est pas anachronique avec la simplicité du dénouement.


D’un côté, l’on maudit Padrissa lorsqu’il nous propose, lors d’une scène clé, l’immersion, en direct, de deux apnéistes, certes très belle image qui, cependant, parasite totalement notre regard. De l’autre, on l’applaudit lorsque, par une astuce, il donne sens à la scène bancale où Carlo et Alvaro réussissent à ne pas se toucher alors qu’ils sont tête à tête, en train de se promettre de s’occire l’un l’autre.
Les idées sont parfois intéressantes, lorsque, par exemple, il invoque les paroles d’Albert Einstein – « Je ne sais pas avec quelles armes la Troisième Guerre mondiale sera menée, mais la Quatrième Guerre mondiale sera menée avec des bâtons et des pierres » – indiquant que l’humanité reprendra son voyage depuis la préhistoire, après avoir tout détruit. Mais voir Alvaro et Carlo s’affronter à coups de tibias comme dans « 2001, l’Odyssée de l’Espace » relève, quoi qu’il en soit, d’une imagerie grotesque.

On ne peut, non plus, nier la force de moments de pure poésie, tel celui où une acrobate flûtiste, suspendue à un câble, accompagne Alvaro lors de son grand air. Il faut également saluer l’ensemble des danseurs et performeurs qui apportent une énergie folle à certaines scènes. Enfin, selon les goûts, on trouvera les costumes futuristes exubérants… ou simplement laids. Et il est fort dommage que la machinerie imposante du dispositif et ses changements de décors impliquent des précipités démesurément longs, allongeant d’autant la déjà longue soirée.

Padrissa ose tout, à un tel point qu’il est difficile de savoir en quelle considération il porte Verdi, son œuvre et le spectateur, tantôt transformé en acteur de jeu vidéo, tantôt soumis à un second degré véritablement outrancier. Finalement, il y a à boire et à manger dans ce travail et l’on peut reconnaître, malgré toutes les réserves qu’il nous inspire, que ce mélange étrange et souvent indigeste ne manque pas de puissance sur la longueur. C’est prétentieux, extravagant, irrévérencieux vis-vis de l’œuvre, mais, si l’on arrive à ouvrir ses chakras, il est possible de se laisser embarquer dans ce vaisseau spatial hypno(tic) et toc.

Zubin Mehta, le fabuleux

Face à cet univers pour adolescents geeks, le moindre des paradoxes n’est pas de voir Zubin Mehta, ce vétéran de 85 printemps officier en fosse. Il n’est pas usurpé, ce soir, de lui attribuer l’adjectif de génial. Le chef réinvente la partition au moins autant qu’il l’interprète. La dynamique ne faiblit jamais ; elle prend toutes les teintes possibles, toujours ample, parfois enveloppante, parfois débridée.
Elle s’accorde à la voix et aux moyens des chanteurs, semble même les galvaniser tant ils apparaissent transfigurés. Alors que l’acoustique exceptionnelle du Théâtre permet de s’en délecter pleinement, l’Orchestre du Maggio Musicale est, ce soir, inégalable et l’on peine à se remettre de la beauté pure des violons ensorcelants, à la fin de l’acte II, juste avant l’air de Leonora (« La vergine degli angeli »). Quant au Chœur (dirigé par Lorenzo Fratini), il s’inscrit dans la même perfection.

Une équipe vocale homogène et galvanisée

Sur le papier, aucun des interprètes ne peut probablement être qualifié de meilleur dans sa catégorie. Mais tous ensemble, sous la direction du chef, ils font symbiose. En maître d’œuvre, le magicien Mehta insuffle à son équipe une cohérence qui fait miracle.
Certes, Saioa Hernández a parfois l’aigu un peu dur, mais dès son arrivée (dans un costume improbable), elle montre l’adéquation de sa voix au rôle et impose une présence époustouflante. Elle va se révéler telle une Leonora de feu, fragile et forte, victime et sainte. C’est paradoxalement dans l’air star de la soirée (« Pace, pace, mio Dio ! ») qu’elle accusera quelques faiblesses, sans nul doute causées par la fatigue, mais jamais elle n’abdiquera pour ce personnage qu’elle inscrit dans une interprétation superlative.
Lors du prologue, Roberto Aronica parait un peu brut, mais avec Amartuvshin Enkhbat, il forme ensuite un couple parfait. Son grand air (« La vita è un inferno ») n’est certainement ni le plus beau, ni le plus délicat que l’on ait entendu, mais il campe un Alvaro séduisant et puissant au chant chargé de testostérone.
En début d’acte II, le baryton mongol apparaît terne dans l’intonation, la voix un peu engorgée mais progressivement, il impose un Carlo noble et violent par la voix, sinon par le geste. Le contraste des deux voix donne aux affrontements avec Alvaro une dimension magistrale.
Annalisa Stroppa incarne une Preziosilla meneuse de revue, semblant sortie d’un spectacle de Madonna ou de Lady Gaga. Très à l’aise et mordante, elle excelle dans la partition et les habits exubérants de ce personnage ainsi concocté par Padrissa. De surcroit, la voix très bien projetée ne sombre jamais dans la vulgarité.

Qui eût cru que Ferruccio Furlanetto soit encore capable de nous ensorceler de la sorte ?

La basse que certains enverraient volontiers en maison de retraite, campe, ce soir un Padre Guardiano époustouflant, au chant toujours empreint d’une noblesse incontestable, d’une projection inaltérée, d’un timbre profond et beau. À l’acte II, son duo avec Leonora nous donnera à vivre un véritable moment d’anthologie.
Sans surprise, Nicola Alaimo, ce Michonnet, ce rossinien rompu aux rôles de personnages bourrus et sympathiques, apporte toute la verve et la richesse de sa voix à Fra Melitone. Leonardo Cortellazzi et Francesco Samuele Venuti, en Trabuco et en Alcade, en Trabuco et en Alcade, tout comme Alessandro Spina, Valentina Corò et Roman Lyulkin complètent ce plateau à la perfection.

Étrange, excessive, excentrique et puissante, cette Forza sans stars accompagnera longtemps les spectateurs de cette soirée torride de juin. Si, par miracle, une reprise était proposée lors d’une prochaine saison avec Zubin Mehta à la baguette, et si vous en avez l’opportunité, courez-y !

Visuels : © Michele Monasta – Maggio Musicale Fiorentino

Palais Augmenté investit le Grand Palais Ephémère les 19 et 20 Juin
« Le Système Amazon », un appel à la résistance ?
Paul Fourier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture