Marionnette

« Il faudra bien un jour que le ciel s’éclaircisse », marionnettes sombres sur un texte brillant

« Il faudra bien un jour que le ciel s’éclaircisse », marionnettes sombres sur un texte brillant

22 septembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

La Compagnie Sans Soucis a présenté au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes Il faudra bien un jour que le ciel s’éclaircisse, une pièce sur l’exode et le pouvoir, très sombre, visuellement très réussie, mais malheureusement un peu trop bavarde.

A l’entrée du public, les lumières sont tamisées, la scène plongée dans le noir. On discerne à peine une chaise de bois noire, au centre du plateau. Le ton de la pièce, sombre et grave, est donné. Les lumières de la salle s’éteignent. Un violoncelliste prend place sur la chaise. Il commence à jouer un air beau et inquiétant. Il accompagnera l’action, à vue sur scène, pendant l’essentiel du spectacle.

Adapté d’un roman graphique, Les enfants pâles de Loo Hui Phang, la pièce raconte l’exode tragique d’un groupe d’enfant, menés par un guide charismatique un peu plus âgé qu’eux, fuyant l’horreur d’un pays où la famine sévit, et où les parents font parfois le choix de tuer leurs enfants plutôt que de les voir agoniser à petit feu. L’un des premiers tableaux de la pièce montre d’ailleurs l’une des marionnettistes, figurant une mère, étouffer lentement son enfant-marionnette, en lui chuchotant « Viens mon ange, doucement. N’aie pas peur… ». La scène est glaçante. « C’est un monde en train de mourir », nous confie le narrateur, inquiétant, le visage tout juste dessiné par des flammes qu’il tient dans le creux de sa main. Loo Huiphang, qui vit en France, a travaillé à l’adaptation de son récit semi-biographique avec la Compagnie : la rencontre d’un texte très fort avec la manipulation très réussie de marionnettes d’enfants hyper-réalistes. Elle a écrit un histoire poignante, tragique, où Jonas, le Sauveur, le Guide, sombre lentement dans une folie violente et autocratique. Les enfants meurent les uns après les autres. Seule celle qui a eu l’audace de s’opposer à Jonas survivra, après avoir finalement tué celui qui s’était transformé en dictateur sanguinaire.

Visuellement, la pièce est un régal. Les manipulations sont fines, les marionnettistes apparaissant graduellement en scène pour devenir petit à petit acteurs, témoins consternés et impuissants de l’agonie des enfants. L’exposition est incroyablement réussie, suite de tableaux silencieux et bouleversants, où les marionnettes d’enfants, plus vraies que nature, sont révélés sous une douche de lumière les unes après les autres au milieu du noir. La symbolique de la mise en scène est extrêmement riche. La mise en lumière est très efficace, les manipulations à vue participent de la mise en abîme du spectacle, la présence du violoncelle colore admirablement les tableaux. Au milieu des marionnettes, deux acteurs tiennent les rôles principaux : l’actrice, fluette, campe de manière très convaincante la jeune fille qu’elle incarne ; toutefois, l’acteur, de grande stature et très visiblement adulte, perturbe un peu la lecture de son personnage, surtout dans les scènes où il s’en prend physiquement aux enfants – le sous-texte et la symbolique ne sont alors plus du tout les mêmes.

De cette pièce à la mise en scène très réussie, à la croisée du théâtre et de la marionnette portée, on regrettera tout de même la trop grande verbosité. On sent l’ascendance du texte d’origine, la volonté de l’auteure de dire – mais les longues diatribes de Jonas, si elles servent à peindre un personnage complexe et sa lente descente dans un délire révolutionnaire qui finit, en niant l’humanité et l’individualité des enfants, par confiner au fascisme, desservent le rythme de l’action et la force immense qu’ont les tableaux silencieux.

Un spectacle réussi, malgré tout : beau, profondément émouvant, empli de sens. Ne vous privez pas de le voir s’il passe près de chez vous (il sera donné les 12 et 13 octobre 2015 sur la Scène nationale 61 à Alençon (61)), mais n’y emmenez pas de jeunes enfants.

Mise en scène : Frédéric Hocké en collaboration avec Max Legoubé et Léopold Frey ; Texte : Loo Hui Phang ; Avec : Fanny Catel, Max Legoubé, Benoît Leblond, Arnaud Louski-Pane, Violaine Decazenove ; Musique : Léopold Frey, Giuseppe Colombi ; Violoncelle et arrangements : Benoit Leblond ; Scénographie et costumes : Violaine Decazenove ; Construction marionnettes : Mazette! et Compagnie Sans Soucis ; Lumières et vidéo : Cédric Enjoubault ; Décors réalisés avec la participation de l’atelier de la Comédie de Caen ; Coproduction : Les Producteurs Associés de Normandie (La Comédie de Caen-CDN de Normandie, Le Trident – Scène nationale de Cherbourg-Octeville, Le préau CDR Basse Normandie-Vire, Scène nationale 61, Quai des arts – Argentan, dans le cadre des Relais culturels régionaux, Espace Jean Vilar – Ifs ; Soutiens : l’Hectare SC Vendôme, Festival mondial des théâtres de marionnettes Charleville-Mézières, CRéAM Dives sur Mer, SPEDIDAM

Visuel : © Angel Garcia

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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