Théâtre
« Natchav », l’ombre amoureuse du cirque

« Natchav », l’ombre amoureuse du cirque

19 septembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Festival mondial des théâtres de marionnettes a programmé le très beau Natchav de la compagnie Ombres portées. Comme l’indique le nom de la compagnie, il s’agit d’un spectacle de théâtre d’ombre, presque muet, qui va raconter une petite fable autour d’un cirque forain et d’un acrobate jeté en prison par les autorités. Un bijou de précision dans le découpage et l’utilisation de la lumière, fantastiquement accompagné par deux musiciens de grand talent. Malgré le côté simpliste de l’histoire, on peut affirmer que c’est un spectacle très réussi, qui mérite vraiment d’être vu.

Une histoire qui fait écho à son temps

Le cirque, la prison. Deux mondes que tout oppose. Parce que Natchav, cirque forain avec tous les atours du bon vieux cirque traditionnel, se retrouve relégué par les autorités à la périphérie de la ville, et que les artistes osent manifester leur mécontentement, les CRS chargent. L’un des acrobates se retrouve alors derrière les barreaux, et l’on se doute qu’il réussira à s’évader, avec la complicité de ses camarades restés au dehors.

Cette proposition un peu manichéenne est l’occasion de poétiser et d’explorer des thèmes très contemporains, comme la mise sous contrôle de l’espace publique, la relégation des nomades de tout poil en périphérie de la société, la répression des espaces de fête, la désobéissance civile. Il est surprenant de voir à quel point un spectacle écrit en 2017 (et créé en 2019) résonne puissamment avec l’actualité du monde du spectacle empêché, assigné à se plier à des contrôles draconiens. Cet affrontement du sécuritaire contre la puissance du rêve partagé lors de la rencontre entre artistes et public aurait sans doute mérité un traitement plus nuancé, mais sans doute y a-t-il une jouissance cathartique à tourner en ridicule la puissance publique dans ses excès policiers.

L’impeccable dramaturgie des images

L’intérêt du spectacle est donc moins au niveau de la narration, que dans sa réalisation technique. Dans cette dimension-là, on doit admettre qu’on a rarement vu meilleure mise en œuvre des techniques de l’ombre portée. Les silhouettes sont découpées avec une précision exquise, la facture plastique est cohérente de bout en bout, et très qualitative. Les articulations et mécanismes de mise en mouvement sont très bien conçus, et donnent des mouvements fluides et anatomiquement convaincants. Les sources lumineuses sont portées à la main, et là aussi parfaitement maîtrisées : effets de zoom, de traveling, alternance des plans sont parfaitement gérés. C’est un véritable régal pour les yeux.

La dramaturgie des images est impeccable. Presque sans un seul mot, l’histoire d’une heure est limpide de bout en bout. Il n’y a aucun creux dans la tension dramatique, l’histoire est tenue de bout en bout avec une efficacité redoutable. La mise en scène est évidemment plus cinématographique que théâtrale, mais, de ce point de vue aussi, on aurait du mal à trouver le moindre défaut au spectacle. Comme souvent dans ce genre de spectacles, le plaisir est décuplé par la possibilité de voir les artistes bricoler leurs ombres en direct, dans un ballet de praticables montés sur roues, de silhouettes passées de main en main.

La mise en son enthousiasmante

Il serait inconcevable de ne pas saluer également la qualité de la musique, à propos de laquelle on ne saurait simplement parler d’accompagnement : en effet, les deux musiciens sont une pièce maîtresse de la dramaturgie, et ils tirent de leurs instruments des sons qui suppléent l’absence de dialogues. Ils se font aussi bruiteurs, ou animateurs radiophoniques. Le rythme du spectacle dépend en grande partie de leur virtuosité : telles les percussions qui donnent le tempo à un groupe de musique, ils donnent le battement fondamental, la pulsation sur laquelle se calent les images.

Quand la musique se fait fanfare, et que deux interprètes rejoignent les musiciens avec leurs instruments, la salle toute entière frémit d’enthousiasme et frappe dans ses mains en rythme. La partition musicale alterne ainsi entre des moments de facilité qui viennent solliciter l’imaginaire du cirque forain, et des partitions beaucoup plus subtiles, par exemple pour travailler les ambiances sonores plus angoissantes de la prison par exemple.

On l’aura compris, c’est un spectacle qui vaut le détour, pour son exécution absolument impeccable. Un bijou de maîtrise de sa technique, véritable leçon du potentiel de l’ombre bien manipulée.

Le spectacle va avoir une belle tournée, à découvrir sur le site de la compagnie, qui va passer par Cormeilles-en-Parisis les 8 et 9 octobre, Noisiel les 21 et 22, et bien d’autres endroits encore sur la saison 21-22.

GENERIQUE

Conception, réalisation : Les Ombres Portées / Manipulation, lumières (alt.) : Margot Chamberlin, Erol Gülgönen, Florence Kormann, Frédéric Laügt, Marion Lefebvre, Christophe Pagnon et Claire Van Zande / Musique, bruitages (alt.) : Séline Gülgönen, Jean Lucas, Simon Plane, Lionel Riou / Lumière (alt.) : Nicolas Dalban-Moreynas, Thibault Moutin / Son (alt.) : Frédéric Laügt, Corentin Vigot, Yaniz Mango / Costumes : Zoé Caugant / Bruitages : Léo Maurel /Avecl’aidede:BaptisteBouquin,Jean-YvesPénafiel/MerciàFrancine Benotman, Jacques Bouault, Stéphane Relevant, Elsa Vanzande / Nous dédions ce spectacle à Olivier Cueto, membre de la compagnie qui nous a quittés en mars 2020. Il a imaginé, créé et joué ce spectacle avec nous jusqu’au bout.

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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