Marionnette
« Guerre et paix », version marionnettes: l’Histoire délire

« Guerre et paix », version marionnettes: l’Histoire délire

22 septembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

En présentant Guerre et paix au Festival Mondial des théâtres de Marionnettes, (plutôt) librement adapté de Tolstoï, le Théâtre du Sous-Marin Jaune et le Théâtre de Quartier donnent à voir un spectacle prenant, férocement drôle, maîtrisé tant dans l’écriture que dans l’exécution scénique. Le chef-d’œuvre littéraire ne ressort pas indemne de ce passage à la moulinette, mais le Loup Bleu, directeur artistique et philosophique de la troupe, s’en sort avec de magnifiques pirouettes.

Spectacle mi-historique, mi-philosophique, mi-décalé, l’adaptation de « Guerre et paix » écrite par Louis-Dominique Lavigne évacue d’emblée la difficulté de sa filiation avec l’œuvre de Tolstoï. Premier personnage sur scène, le directeur artistique de la compagnie (d’ailleurs crédité d’une partie du texte), le Loup Bleu, vient saluer ses « frères humains » et leur offrir, en guise d’entrée en matière, un ébouriffant résumé du roman de Tolstoï. En deux minutes. Chrono. D’une ironie mordante, maniant le sarcasme avec brio, le Loup Bleu, revêtu d’un t-shirt Pussy Riot et assisté de son cheval très loquace, va présider au dynamitage de l’œuvre de l’auteur russe, pour notre plus grand bonheur.

L’ajout de cette marionnette philosophe au casting permet de dépouiller le texte d’origine pour en tirer la quintessence : les histoires d’amour, l’insignifiance des destins humains pris dans la tempête de l’Histoire, la philosophie révolutionnaire. La profondeur des personnages et la précision historique en prennent un petit coup, mais on se délecte de ce que l’on y gagne en échange : un humour décapant, une créativité visuelle débridée, 95 minutes de bonheur entre amours contrariées, gags en rafale, boucheries sanglantes des plaines de Russie, Napoléon contrarié et Moscou incendiée. L’ascenseur émotionnel est pleinement sollicité, et le spectateur, rivé dans son fauteuil, est tenu en haleine autant par les rebondissements de la narration que par les touches d’humour inattendues.

On reste un peu intrigué par le choix de faire représenter Natacha seule par une actrice (mais parfois tout de même par sa poupée), encore plus par le fait que Pierre soit incarné par son marionnettiste pendant sa dernière scène… avant de redevenir marionnette. Pas totalement convaincu non plus par le choix de certains types de figuration des personnages : les aristocrates en 2D, par exemple, manquent de force comme d’attrait visuel.

« Il n’y a pas de décisions, il n’y a que des récits », conclut le Loup Bleu à la fin de la représentation. Et, au final, c’est bien cela qui compte : un magnifique récit, servi par une manipulation très fine et un humour omniprésent. Libre, impertinent, définitivement recommandable, et définitivement recommandé.

Texte : Louis-Dominique Lavigne, assisté du Loup bleu (d’après Tolstoï)
Mise en scène : Antoine Laprise
Assistance à la mise en scène : Diane Fortin
Avec : Paul-Patrick Charbonneau, Antoine Laprise, Jacques Laroche, Julie Renault
Décor et lumières : Christian Fontaine
Conception marionnettes et costumes : Stéphanie Cloutier
Accessoires et assistance au décor : Erica Schmitz
Environnement sonore : Martin Tétreault
Assistance aux accessoires et au décor : Marcel Coulombe, Valérie Gagnon Hamel
Fabrication des marionnettes : Stéphanie Cloutier, Amélie Montplaisir, Laurelou Famelar
Répétitrice et oeil extérieur : Lise Gionet

Visuel : ©Nicola-Franck Vachon

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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