Marionnette

Agnès Limbos face à la répétition infernale des féminicides

27 septembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Le spectacle signé par Agnès Limbos (cie Gare Centrale), Il n’y a rien dans ma vie qui montre que je suis moche intérieurement, a fait ses premières au Festival mondial des théâtre de marionnettes de Charleville-Mézières. Du théâtre d’objets ambitieux et redoutablement bien écrit.

Dans le milieu de la marionnette, on ne présente plus Agnès Limbos. Spécialiste du théâtre d’objets, elle ne répugne à aucune forme, toujours avec le même génie de l’ellipse et de la métaphore, le même humour fin et surprenant. Elle alterne jeune public et tout public, s’attaque aussi bien aux petites formes qu’aux grands plateaux. Il n’y a rien dans ma vie… appartient à cette dernière catégorie. Il s’agit clairement d’un spectacle destiné à un public mûr, capable de suivre une dramaturgie complexe pendant 1h20.

Une proposition intelligente sur un sujet sérieux

Car l’un des grands mérites de la proposition d’Agnès Limbos tient à ce que le sens n’en est pas fermé, ou, en tous cas, qu’il n’est pas immédiatement donné. Le spectateur doit faire sa part du travail pour recomposer la signification de ce qu’il a sous les yeux. Cette réflexion induite par un spectacle non linéaire, non classiquement narratif, convient à merveille au propos.

En effet, il s’agit d’un spectacle qui s’attaque à la question des féminicides, à leur insupportable répétition, à l’impuissance apparente de la société à les prévenir efficacement.

Au milieu du plateau, une femme en manteau de fourrure gît sur le sol, comme un pantin désarticulé. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un pantin, mais du corps d’une femme, à laquelle il ne reste plus qu’une chaussure. On notera d’ailleurs, intelligence du dispositif, que la scène est visible dès l’entrée du public, qui n’a pas l’air troublé outre mesure par la représentation d’un cadavre de femme. Tant que le noir ne se fait pas, les conversations vont bon train.

Le cauchemar sans cesse renouvelé du féminicide

La suite du spectacle est une longue recherche muette, entrecoupée de scènes rejouées et dialoguées par le personnage de la femme, qui reste majoritairement seule en scène. Le personnage semble vouloir retrouver son identité. Mais elle se perd dans l’interminable succession des meurtres, au milieu desquels elle semble perdue : est-elle la femme assassinée à coups de hache, celle noyée dans sa baignoire, celle poussée d’une falaise ?

A chaque fois, la scène est méticuleusement rejouée en théâtre d’objets, mais la boucle se répète, pour en tirer un effet d’épuisement : la femme meurt, se recouche sur scène, revient à la vie, explore un nouveau scénario où elle va mourir encore et encore. Vertige de toute cette violence.

Mise en scène sobre, symboles puissants

La mise en scène est d’ailleurs un moteur à produire des chocs qui vont révéler les attitudes des spectateurs. A eux de les relever, ou pas. Ainsi, quand Agnès Limbos rejoue les meurtres de plusieurs femmes, elle ne le fait pas sans l’humour décalé, et un peu sombre, qu’elle maîtrise si bien. Son attitude pince-sans-rire, son visage impassible, l’absurde comme voie pour faire sortir le rire malgré la teneur éminemment tragique du spectacle. Mais peut-on rire de pareil sujet, quand on est dans le public ? Des rires fusent dans la salle : est-ce de la gêne, l’accumulation de la tension nerveuse, un vrai plaisir d’humour à un beau calembour visuel ?

La mise en scène elle-même, qui réserve à Agnès Limbos presque exclusivement l’espace d’une table formica dans une cuisine, est à elle seule une métaphore de la division sexuée des tâches et donc du patriarcat. L’assassin n’est jamais montré ni nommé. On entend juste ses pas s’éloigner après chaque meurtre, une porte tirée tranquillement, comme pour souligner l’impunité de celui qui a perpétré le crime. On se rendra bientôt compte que la silhouette d’un homme rôde dans les coulisses : serait-ce le coupable ?

Une interprétation et une écriture tout en finesse

Le talent d’Agnès Limbos pour la manipulation n’est pas en reste ici. L’inventivité dont elle fait preuve, la maîtrise de son art, sont tout bonnement sidérantes. En déplaçant un simple objet sur une table elle peut planter une situation, faire comprendre une action entière, tirer un effet comique ravageur. C’est, de ce point de vue, une absolue réussite. On ne peut pas la prendre en défaut non plus dans le jeu, bien qu’elle ait fait le choix de jouer en partie en anglais, ce qui ne lui facilite pas la tâche.

C’est bien dans l’écriture que se situe le principal génie de cette pièce. En épuisant la vigilance du spectateur plongé dans la répétition des meurtres – et elle semble d’ailleurs nous montrer à cet endroit-là notre fascination morbide pour le fait divers, couplé à une fâcheuse tendance à déshumaniser la victime – elle l’emmène d’autant plus sûrement sur le terrain des symboles. L’enquête policière, avec rapports d’autopsie à l’appui, se transforme graduellement en cérémonie d’hommage aux victimes, et plonge plus profondément dans l’inconscient collectif pour y trouver la racine du mal.

Combattre le symbole par le symbole

Agnès Limbos s’attaque finalement aux contes pour montrer jusqu’où la culture du viol plonge ses racines. Secondée d’une escouade de petites filles, elle va exposer les soubassements malsains de ces vieux récits collectés et fixés par des hommes presque exclusivement, qui les ont chargés de leurs fantasmes et de leurs névroses. La mise en scène nous montre les violences symboliques sous-jacentes, enchâssées dans l’inconscient collectif, toujours pas remises en cause.

Finalement, même si le spectacle ne donne pas de conclusion univoque et se finit sur un gag au goût amer, on saisit clairement le propos : les féminicides existent, il faut aller en combattre la cause là où elle se trouve, dans un système de valeurs et de symboles qui doivent être découverts et déconstruits. Et travailler sur les symboles, c’est une seconde nature pour Agnès Limbos, qui a bâti sa fantastique carrière sur le principe.

Qu’elle choisisse aujourd’hui de faire ce spectacle très politique sur le fond et très libre dans la forme, est un signe de maturité évident, en même temps qu’une prise de risque – risque de ne pas être programmée en proposant un spectacle radical, risque de ne pas être vue car le public n’a pas toujours le goût qu’on lui tende un miroir quand le reflet ne le met pas en valeur. Doublement courageux, donc, mais absolument nécessaire. C’est une démarche d’exigence qu’il faut saluer.

Peut-être est-ce là la marque d’une grande artiste : pas seulement la perfection technique, mais l’audace d’aborder ce que personne d’autre n’ose aborder, avec suffisamment de subtilité pour ne pas se placer d’emblée dans un rapport de confrontation..

Il n’y a rien dans ma vie qui montre que je suis moche intérieurement jouera prochainement à Bruxelles, du 30 novembre au 4 décembre 2021, puis au Luxembourg le 15 décembre, puis les 11 et 12 janvier 2022 au Bateau Feu/Scène Nationale Dunkerque. De nouvelles dates s’ajouteront sans doute à ces premières représentations annoncées.

 

GENERIQUE

Conception, écriture et jeu Agnès Limbos

Ecriture et jeu Pierre Sartenaer

Regard et collaboration artistique Simon Thomas

Création lumière et régie Nicolas Thill

Création son Guillaume Istace

Coaching figurantes Anastasia Guevel

Aide à la réalisation Claire Farah, Françoise Colpé, Joël Bosmans, Nicolas Thill et Nicole Eeckhout

Administration et production Sylviane Evrard

Précieuses collaborations à la première phase de création Christophe Sermet et Yannick Renier

Visuel : (c) Christophe Sermet

 

Production Cie Gare Centrale | Coproduction Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes – Charleville-Mézières | Le Bateau Feu – Scène nationale Dunkerque | Théâtre de la Poudrière – Neuchâtel | Escher Theater – Luxembourg |Théâtre de Liège | IMAGINALE 2022- InternationalTheaterfestival animierter Formen, En partenariat avec le Westflügel Leipzig, la Compagnie du Vendredi – Bruxelles et le Théâtre Varia – Bruxelles

Interview de Michaël Prazan autour de « Souvenirs du rivage des morts ». Du Japon à la France en passant par Israël.
Cinédanse : Stuart Sherman, auteur de spectacles et de films
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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