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Interview de Michaël Prazan autour de « Souvenirs du rivage des morts ». Du Japon à la France en passant par Israël.

Interview de Michaël Prazan autour de « Souvenirs du rivage des morts ». Du Japon à la France en passant par Israël.

27 septembre 2021 | PAR Ilan Lévy

Le dernier roman de Michaël Prazan, écrivain et réalisateur, permet de suivre Yazu, jeune étudiant japonais traumatisé par les crimes de la génération de son père, qui rejoint les mouvements étudiants puis l’Armée rouge japonaise, synonyme de violence et de crimes. Il participe et rencontre tous les mouvements terroristes des années 1970 et 1980 du Japon, de la France et d’Israël. Rencontre autour des questions de l’engagement, de la violence, mais aussi de la résilience, qui sont abordées par le roman. 

Pourquoi avoir choisi d’évoquer dans votre roman le Japon, un pays si lointain et pourtant si proche ?

C’est un pays fascinant que je connais bien, et dans lequel j’ai habité. L’histoire que je raconte dans ce roman, celle de l’Armée rouge japonaise, je l’ai apprise là-bas. J’en ignorais tout, et elle m’a fascinée. Comment des étudiants japonais se sont-ils retrouvés à canarder des passagers portoricains dans un aéroport israélien ? Quel est le rapport ? C’est cet engrenage inattendu et terrifiant, me permettant aussi de brasser des thématiques qui me taraudent depuis de nombreuses années (la force de l’idéologie, le terrorisme, les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, le conflit au Moyen-Orient, etc.), que j’ai voulu raconter à un public qui, vraisemblablement, n’en avait aucune idée ! L’intérêt pour moi de m’être mis dans la tête d’un personnage japonais, un exercice difficile, c’est aussi parce que les Japonais sont des « outsiders » dans le contexte du terrorisme international des années 1970. Cela fait de mon personnage autant un acteur de cette époque qu’un témoin extérieur. Parce qu’après la phase purement japonaise du roman (le mouvement étudiant à Tokyo, la radicalisation puis la clandestinité), Yazu, mon personnage principal, est parachuté dans un univers qu’il ne maîtrise pas totalement. Par ailleurs, même si le Japon a connu les mêmes soubresauts et un itinéraire comparable, dans le cas de l’ARJ, à celui de ses clones occidentaux (Brigades rouges italiennes ou Cellules révolutionnaires allemandes), la figure japonaise de telles organisations est plus obscure, plus méconnue.

Comment avez vous pu enquêter sur le terrorisme d’extrême gauche des années 1970 (l’Armée rouge japonaise) alors que la société japonaise n’a pas encore tout à fait tourné la page ?

Ce roman est l’aboutissement d’un long travail de recherches et d’enquête débuté il y a plus de 20 ans. J’ai commencé, en 2000, par un livre consacré à l’histoire de l’Armée rouge japonaise (qui fut aussi mon premier documentaire en tant que réalisateur) publié au Seuil. J’ai ensuite approfondi et élargi le prisme de ce récit dans une enquête plus vaste, qui fit elle aussi l’objet d’un film documentaire, et qui fut publiée par Flammarion sous le titre Une histoire du terrorisme. J’ai pour cela interviewé Leïla Khaled, l’égérie du FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), ou Hans-Joachim Klein, le partenaire de Carlos qui participa avec lui à la prise d’otages de l’OPEP, et bien d’autres qui, d’ailleurs, sont devenus des personnages de mon roman.

Inventer un personnage au coeur de cette histoire macabre vous a-t-il permis de mettre un visage sur cette période ?

Oui, c’était un exercice passionnant. Cela m’a permis de pénétrer, ou du moins de tenter de le faire, la psychologie d’un jeune Japonais radical de cette époque, mais aussi de me représenter physiquement chacune des situations que je décris. Dans une enquête historique, on ne fait qu’énoncer des faits, des événements. On ne prend pas nécessairement la peine de se représenter les lieux, les visages, la marque des cigarettes fumées par Ilitch Ramírez Sánchez dit Carlos. Tout à coup, on est contraint à une forme de matérialité qu’il faut creuser au plus près des réalités pour permettre au lecteur de les visualiser. L’imagination vole alors au secours de la réalité, une fois les contextes maîtrisés. Et puis, il y a le contrechamp actuel, ces trois jours purement fictifs passés en famille par mon personnage – qui s’est refait une vie, qui a changé d’identité –, dans un grand hôtel de Bangkok. Ce récit secondaire, en alternance avec celui plus ample de ses souvenirs, n’est pas qu’un subterfuge ou une diversion. C’est un des paradigmes essentiels du roman qui apporte de la densité et de la complexité à la psychologie de mes personnages. Ce récit actuel, 40 ans après les faits rapportés (mon personnage est devenu un vieux monsieur, un grand-père aimant) m’a permis d’aménager des respirations, un suspense et une construction élaborée et singulière. Il permet aussi de déclencher, de faire rebondir ou de relancer le récit puisé dans les souvenirs de mon personnage. Je précise que le récit consacré à l’Armée rouge et au terrorisme international des années 1970 se situe dans les souvenirs de mon personnage, souvenirs dont ses proches (sa belle-fille et ses petits-enfants) ignorent tout.

La page de ce terrorisme d’extrême gauche violente en France, en Europe et au Japon est-elle tournée ?

J’essaie de montrer dans ce roman que si le terrorisme d’extrême gauche appartient sans doute au passé (même si on ne peut jamais parier sur l’avenir), il y a un continuum avec le terrorisme djihadiste. C’est pourquoi ce roman n’est pas le tombeau d’un phénomène révolu, mais une étape dans l’histoire au long cours du terrorisme. Terrorisme qui, porté par une nouvelle idéologie, mais qui n’est pas sans lien avec la précédente, se poursuit aujourd’hui.

Michaël Prazan, Souvenirs du rivage des morts. Rivages, 363p, 20 €

vsiuel : couverture 

 

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