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François Chaignaud & Marie-Pierre Brébant, Quatuor impact: un soir de performances rock et mystiques au Festival Musica

François Chaignaud & Marie-Pierre Brébant, Quatuor impact: un soir de performances rock et mystiques au Festival Musica

03 octobre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Alors que le week-end de clôture d’un Festival Musica plus riche et varié que jamais se profile, Toute La Culture est arrivé à Strasbourg, ce jeudi 3 octobre 2019, pour une soirée de performances où l’exigence rock du Quatuor IMPACT nous a saisis, avant que les 69 psalmodies grégoriennes de Hildegarde de Bingen servies par le duo gémellaire François Chaignaud & Marie-Pierre Brébant nous a mis en lévitation d’extase.

A 18h00, il fallait demander son chemin sur la partie esplanade de l’université de Strasbourg point suivre la performance du Quatuor IMPACT. Organisé par des étudiants dans le cadre de l’Atelier culturel (UE libre) « Musiques en création » dans le cadre du Suac en partenariat avec le Festival Musica et le dispositif Carte culture, ce concert performance d’une demie-heure avait de quoi désarçonner : les quatre musiciennes sont apparues concentrées sous des perruques et en bleu de travail pour un programme résolument 21e siècle :

Nightmare for JACK de Natacha Niels (2013), Studies for string instrument #1 de Simon Steen-Andersen  (2007) et  B de Simon Løffler  (2012).

Avec leurs instruments, les musiciennes se sont alignées le long de la K-fet des sciences, à l’extérieur, le  nez contre la vitre. De l’intérieur on ne faisait que les voir, les houssez de violons et violoncelles ouvertes à leurs pieds. Puis trois d’entre elles ont pris place dur scène pour une pièce qui se jouait avec les pieds sur des pédales, dans un climat hystérique rythmé de larsens et de néons et où les musiciennes, un peu rockeuses, se tenaient par la main en dansant et jouant avec leurs orteils. Grands applaudissements pour cette performance quasi-grunge. Et grand sourire des musiciennes qui ont adoré désarçonner un public mêlé et attentif devant ses bières…

A 20h, la salle de la Bourse aux billets gracieux était prise d’assaut pour vivre une expérience que le danseur et chanteur François Chaignaud et la musicienne  Marie-Pierre Brébant travaillent depuis 3 ans et ont créée au Kunstenfestival des arts au printemps dernier : Symphonia Harmoniae Coelestum Revelationum permet d’entendre l’intégralité des 69 psalmodies de la sainte rhénane du 12e siècle, Hildegarde de Bingen, comme jamais : d’une seule traite en 2h40 d’une véritable transe,  mis en espace avec corps et tendresse et surtout travaillé pour deux instruments à parts égales : la voix de François Chaignaud et la bandura (instrument à corde ukrainien rare entre luth et harpe) de Marie-Pierre Brébant. Ils ont  repris ce qu’il nous reste de partitions, mêlant portées modernes et neumes (ancienne forme de notation musicale) et transformant une ligne unique de chant en duo plein de matière. 

Alors que le public est assis par terre, presque allongé et prêt à méditer, au centre de la jolie pièce art déco, dans une scénographie signée Arthur Hoffner, un grand neume – qui ressemble aussi à un château intérieur ou a un banc pour deux  – est le socle autour duquel les deux musiciens vont nous transmettre la musique et le sacré. Ils commencent assis, à distance, au fond de la salle, presque indiscernables avec leurs corps nus parés d’un pagne en laine, leurs cheveux relevés en chignon de naïades blondes et leurs membres et poitrines et dos parés de mille et un tatouages qui les transmuent en livre d’enluminures. Tous deux sont éclairés par la lumière attachée à la bandura, que Marie-Pierre Brébant transporte à la fois comme un talisman, une lanterne et une luciole. 

Le mouvement et la musique commence pile à 20H30 et la bandura avec ses aigus puissants et dont les graves retentissent déjà comme des voix, obtient tout de suite le silence. Les yeux bleux perçants  de la musicienne donnent encore plus d’intensité et de pureté à ce son. François Chaignaud s’est avancé en même temps que sa collègue et l’on sens que tout son corps se prépare à la transe. Quand la voix retentit, elle est ronde, chaude et très stable. Elle chante donc les louanges du seigneur en latin, venue de ce corps hors d’âge, très vibrant et éclairé avec une douceur sacrée par Philippe Gladieux. Les deux musiciens sont sonorisés, et l’instrument et la voix remplissent la pièce à parts égales. Très vite, dans la pénombre, le public entre en lévitation. On perd la notion du temps, l’on se perd dans ces chants de grâce qui semblent répéter un rituel et où, pourtant, rien ne se répète jamais vraiment : l’attention de Marie-Pierre Brébant à son compagnon avec lequel son corps protecteur de la bandura danse lentement, les moments d’alanguissements et les jeux d »équilibre de François Chaignaud, la manière dont le clair-obscur sculpte le spectacle et l’infinie attention à la manière dont la structure, l’espace ou le corps de l’autre reçoit et donne écho à la musique, sont autant de variations qui nous bouleversent.

Ici, son et corps ne sont plus qu’un et l’on imagine, à travers ces jumeaux un peu prêtres, la manière dont le corps d’Hildegarde de Bingen accueillait et transmettait cette musique. C’est une immédiateté qui créé la transe, c’est aussi l’impression forte et bouleversante que toute une page d’histoire sans archives a été retrouvée. Cette modernité du retour des fantômes du passés, vibrants, physiques, puissants, renforce l’émotion. Quand les deux chanteurs arrivent à l’osmose, imbriqués l’un dans l’autre et dans la bandura, atteignant le comble de l’harmonie, l’on a envie de pleurer. Alors que son chant n’est que mouvement depuis le début, la danse pure et debout de Chaignaud arrive tard , elle cherche l’équilibre et elle dénonce l’image  en se moquant des icônes sur les murs de la salle, pour nous renvoyer à nouveaux vers les vraies vibrations. La boucle se boucle, insensiblement, quand les jumeaux magnifiques se retrouvent assis sur le banc où ils ont commencé. L’on applaudit immensément, et l’on a presque envie de refaire l’expérience le lendemain, tant ce voyage intérieur est  unique salvateur. 

 

Symphonia Harmoniae Coelestum Revelationum rejoue salle de la Bourse, ce 4 octobre 2019 à 20h30. dans le cadre du Festival Musica Et part en tournée avec un passage à  la MC93 du 9 au 17 novembre. 

visuels : YH

[FMTM OFF] Un Requiem pour deux queers en forme de célébration
Schumann et Bruckner interprétés par l’Orchestre National de France
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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