Danse

Two Cigarettes in the Dark : Le Désir d’évasion selon Pina Bausch

Two Cigarettes in the Dark : Le Désir d’évasion selon Pina Bausch

17 février 2013 | PAR Soline Pillet

Le TanzTheater  Wuppertal  est de retour à Londres après sa longue résidence de l’été 2012. Evénement parallèle aux Jeux Olympiques, ‘World Citiesmettait à l’honneur plusieurs villes du monde où la compagnie de Pina Bausch avait effectué des résidences de création à partir de la fin des années 90. Du 14 au 17 février 2013, c’est une pièce des débuts, ‘Two Cigarettes in the Dark’, que présente le Sadler’s Wells , pied-à-terre régulier de la compagnie[1].

« Entrez, mon mari est à la guerre! » Adressée au public, la voix de travelo de l’inénarrable Mechthild Großmann, comédienne de la première génération bauschienne, donne le ton de la soirée. Le décor est immaculé, appartement vide aux murs constitués d’aquariums peuplés de poissons, cactus ou autres plantes tropicales. Cette jungle d’intérieur, à la fois sauvage et domptée, est métaphorique des créatures féminines de ‘Two Cigarettes in the Dark’. Car c’est de la friction entre les postures imposées par la société et la quête d’idéal qu’il s’agit, chez l’humain en général et chez la femme en particulier.

Plus que jamais, le corps des femmes est réifié, manipulé, brutalisé, hurlant. ‘I’m sweet. I’m a sweet little thing’ nous répète la benjamine de cet échantillon humain déconcertant. Bien sûr, la ‘gentille petite chose’ ne pense visiblement pas un mot de ce qu’elle avance, ce qui n’empêche pas son partenaire masculin de la mettre en boule, de la soulever par un pied et de casser des cacahouètes avec son derrière. La femme-objet selon Pina Bausch : corps sexuel que l’on se refile ou casse-noix, au choix. La violence des rapports femme-homme – leitmotiv de la chorégraphe dont elle ne se départit jamais  – ressurgit avec la cruauté propre à ses débuts. Créée en 1985, à l’époque où le mur de Berlin divisait encore l’Allemagne et où la Ruhr était l’essence de la chorégraphe, ‘Two Cigarettes in the Dark’ est d’une âpreté inhabituelle chez celle dont on connaissait pourtant depuis longtemps les variations hilarantes et féroces sur le thème de la quête désenchantée du bonheur.

Dans ‘Two Cigarettes in the Dark’, les femmes crient plus que d’habitude. Elles crient avec une force déstabilisante, comme si la douleur était réelle. Fait rarissime chez la chorégraphe, on voit leur corps à demi-nu. Deux hommes s’embrassent sur la bouche après un long jeu amoureux chargé d’une tension maladroite.  Mechthild Grossmann nous apprend comment ‘baiser un ange’ sans abîmer ses ailes et flirte régulièrement avec le scabreux de façon jubilatoire. Un homme des cavernes poursuit un danseur habillé en femme, une hache à la main. Autant d’images assez rares dans le répertoire de Pina Bausch, qui eut tendance à arrondir les angles de sa férocité par la suite, déclarant même  souhaiter offrir aux spectateurs des « moments de bonheur pur »[2]. Mais comme toujours, quelle que soit l’époque, toute la contradiction de la nature humaine est là, condensée en deux heures quarante, voire même condensée en quelques images fortes ou absurdes qui résument tout. La vie, en somme.

Si les personnages pètent les plombs, c’est qu’ils cherchent à s’envoler et que ça ne marche pas. La magnifique Aida Vainieri et sa volumineuse chevelure de jais a beau déballer toutes les formules magiques qu’elle connaît, son tapis volant ne décolle pas. Un homme pose un cintre en bois sur sa tête et le fait tournoyer sur son crochet de métal tout en tentant d’élever son corps tendu. Il ne tire de cet hélicoptère improvisé qu’un grincement ironique. Un peu plus tard, Mechthild Grossmann achèvera les hélices rêvées à la hache, une clope au bec.

La seconde partie du spectacle est plus silencieuse, plus obscure, et offre de ces longues séquences chorales qui ne marchaient que sous la férule de Pina. Les femmes font les pieds au mur à tour de rôle, lancent chacune une balle qu’elles vont docilement chercher avant de s’asseoir pour fumer longuement en cachant leur visage. Une cigarette succède à une autre dans une impassible immobilité. Voilé de leurs mains, leur spectacle machinal est hypnotisant. C’est souvent dans ces instants de simplicité à rallonge que le style bauschien scelle son génie. Puis une farandole de couples assis à la queue leu leu s’avance sur la musique enlevée d’une valse, nous entraîne dans un tourbillon imbibé de l’alcool dont un serveur les approvisionne. Scène de bal qui tangue entre rêve et cauchemar, dont les danseurs tentent de s’extraire en tendant d’un seul élan des mains désespérées vers la poignée de la porte où ils se dirigent à l’unisson.

Le spectacle s’achève sur la chanson éponyme de Bing Crosby, ‘Two Cigarettes in the Dark/ Gone is the flame and the spark/ Leaving just regrets and two cigarettes in the dark’. La scène est soudain baignée de lumière et les onze danseurs avancent à pas rythmés, les bras offerts au public. Quand un danseur arrive au bout de la scène, il retourne au fond et recommence indéfiniment la même rengaine. Pas besoin de chercher la danse quand Pina Bausch nous offre le loisir de regarder uniquement ses danseurs, de les observer longtemps, de saisir le détail de leurs visages plus tout jeunes pour la plupart et bien souvent devenus familiers. Certains sont là depuis la genèse, en 1973, comme le monument Dominique Mercy, toujours présent, toujours magnifique malgré ses 63 ans. Pour les aficionados de leurs frasques irremplaçables – les ‘Pinaholics’ comme sont surnommés les accros de Pina – les membres du TanzTheater Wuppertal sont presque devenus de vieux amis. En juin, cela fera quatre ans que Pina a disparu, mais son œuvre continue à battre son plein et à décocher des coups de poing en plein cœur.

Visuel : Tanztheater Wuppertal Pina Bausch in Two Cigarettes in the Dark. © Jochen Viehoff

[1] A l’heure où nous publions ces lignes, il reste quelques places pour la représentation du dimanche 17 février 2013 ainsi que pour le deuxième spectacle de la compagnie, ‘Vollmond’, du 22 au 25 février 2013. http://www.sadlerswells.com/show/Tanztheater-Wuppertal-Pina-Bausch-2013

[2] Article de Fabienne Pascaud paru dans le Télérama 3104 du 8 juillet 2009.

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Soline Pillet
A 18 ans, Soline part étudier la danse contemporaine au Québec puis complétera sa formation par les arts visuels à l’Université de Brighton. Au cours de son apprentissage, elle participe à des projets éclectiques en tant que danseuse. Également passionnée par l’écriture, elle rejoint les bancs de la fac en 2007 afin d’étudier la médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle. C’est par ce biais qu’elle s’ouvre au théâtre, au journalisme, et à toutes les formes d’art. Aujourd’hui, Soline rédige un mémoire sur la réception critique de la danse contemporaine tout en poursuivant sa passion pour la danse et l’écriture. Après avoir fait ses premiers pas de critique d’art pour le site Evene, elle rejoint l’équipe de la Boîte à Sorties en septembre 2009.

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