Musique
The Voice : Sympathie pour le diable

The Voice : Sympathie pour le diable

17 février 2013 | PAR Aaron Zolty

Dans l’univers télévisuel, l’hiver c’est « crochets ». Télé-crochets. Sur un principe simple, né avec la chaîne unique des années De Gaulle, revisité avec l’évolution des techniques audiovisuelles, de l’évolution sociologique de la France, des courants musicaux, des besoins de visibilité et de vente des labels – Universal en tête – le principe est porteur, populaire et source de parts de marchés conséquentes. Diffusés en prime, encadrés par des coachs ou jurys, annonceurs pour tampons périodiques, des crèmes de beauté antirides et des produits laitiers, les artistes en devenir (ou pas) deviennent nos amis pour la vie, ou presque. Jusqu’au retour des bourgeons. A l’inverse de la célèbre tirade du Cid, ils partent pour arriver à l’unique et potentielle étoile. A l’heure de la coach attitude, à l’heure où nous sommes tous chanteurs, à l’heure où nous trônons en chefs dans nos cuisines, surgissent des OVNI de la musique. Ainsi, ce pianiste de bar de 25 ans, Antoine Selman, red suede shoes, blond comme les blés, barbe Gainsbourg, revisite Sympathy for the Devil des Stones, sans la moue et la nasalité de Jagger. Exilé sur l’avenue principale de Tf1, le grand Satan des émissions pour faire consommer des boissons sucrées à bulles, le rocker défait tous les clichés derrière son piano, envoie les déferlantes d’ivoire en blanches et croches, pousse le jury à venir faire le bœuf sur scène. Alors, Sympathie pour le diable ?

Les journalistes incrédules pétris d’une culture des grandes villes pourraient dire au détour d’un dîner, « Si toi aussi tu es coiffeuse spécialisée en extensions et que tu chantes sous la douche demande à maman de t’inscrire en secret à The Voice. ». Quelques gloussements suivent. Mais voilà, elle, Céline, sans pseudo à coucher avec des producteurs, passe, fracasse et casse les schémas, voire surpasse Bjork. Etincelle du soir ? Feu de Saint Elme ? Justification sur l’éclectisme culturel de l’émission ? Seule règnerait alors la musique ? Nul n’est dupe. Certes, ils veulent tous chanter. Certains viennent d’un monde « normal », mangent des pâtes quand ils sont étudiants, ont guéri leur bégaiement en chantant, représentent mieux que dans les entreprises nationales, les origines ethniques et sociales. Ils ont accompli le parcours du combattant. D’autres, professionnels en quête d’une seconde chance, viennent donner de la voix et épaissir le côté « belle voix » des équipes. Restent les objets musicaux non identifiables.

Le casting, clé de voûte de ces édifices ne permet aucune erreur. Représentation humaine mieux équilibrée qu’un gouvernement, styles musicaux variés en harmonie parfaite avec chaque « coach » ou membre du jury. Tous arrivent avec un univers musical personnel, une signature musicale (l’expression gick à mettre dans toutes les bouches du téléspectateur). Tous les ténors de l’encadrement sont bienveillants, dans la surenchère de compliments, la séduction, voire la protection maternelle ou paternelle. Les fessées critiques viendront plus tard. Nouveauté : Cette bienveillance, cette tendresse dont le fer de lance est Cyrille Hanounah avec dans ses traces Nikos Haliagas. Touchants vraiment. Nouveauté encore : l’influence des cadrages de Master Chef. Les émissions avec « jurys » ont modifié en profondeur le cadrage des relations humaines dans les entrées dans les locaux, la relation aux concurrents, les face à face, le rapport un face aux juges avec des contre-plongées, des champs larges avec en fond sonore les positions du public, la relation aux parents. Dans une situation de crise économique et sociale, le rapport à la critique et aux juges/coachs est un contre balancement aux points de vue sur les chefs d’entreprise. Cette réalisation, dans son sens le plus technique, est un point de vue toujours valorisant. On le sait, outre les annonceurs, les appels de mobile sont des sources de revenus importantes. Mieux vaut le bien-être et la compassion dans un poil de danger. Celui de la porte de l’exclusion. Dernière nouveauté : la recherche d’un équilibre entre les rapports humains et scéniques. Sur ce plan, Tf1 a donné une grande leçon de mise en situation, en abandonnant deux choses : le misérabilisme social et parental de la Star académy avec un effort de concentration sur la musicalité. Second point : les coachs musicaux techniques qui font travailler les artistes sont présents mais beaucoup plus discrets. Tout est, non pas « une salade composée avec un peu de tout », mais une recherche d’équilibre. Tf1 tire remarquablement les leçons de ses précédentes aventures et de ses concurrents. Tout du moins, spécifiquement sur The Voice. Enfin, la jeunesse prend une place de choix dans les castings. Identification du public ? Peut-être. Sûrement. Mais la culture musicale, qu’on le veuille ou non, est une transmission de trois générations en ce qui concerne la musique populaire, jazz, soul, rock. Un fait culturel de transmission.

Reste le souci de la musique qui n’est pas des moindres. S’ils arrivent avec leur univers (autre mot culte), Big Brother, la Major, veille. Un ex Grand Patron en chaussons de Canal + avait compris qu’il faut posséder les moyens de diffusion, de distribution, les salles de concert quand on a « des produits musicaux, et des artistes ». Il y a dix ans on était choqué. Aujourd’hui, c’est une évidence globale. Derrière les rouages professionnels, nous parlons de parts d’audience, donc de chansons pour les pré-ados. Derrière la musique qui motive la vie de ses OVNI, nous sommes pétris de Génération Goldman. Derrière la tendresse bienveillante des animateurs, coach et caméras, nous parlons sms et réseaux sociaux. A l’ombre des Rolling Stones, nous parlons de la sympathie que nous avons pour le diable.

Mais après tout, le diable n’est-ce pas ce qu’il y a de plus rock’n roll ? La nuit, la belle nuit noire avec un projo sur le pianiste venu de la contrée des bardes et bars des pays anglo-saxons cher Antoine ? Johan, lui, bégaie. Il lâche un titre façon Al Jarreau avec un feeling Marvin Gaye. Il n’a pas la geule, il n’a pas le look. Immense. Une jeune fille fragile de seize ans veut être « Un homme heureux ». Magique. Restera toujours la même question pour le journaliste musical. « On va te faire découvrir de nouveaux horizons musicaux. » Phrase privilégiée aux artistes en attente. Horizons catalogués ? Horizons pré ciblés ? une émission qui fait un casting majeur comme celui de The Voice a dans ses malles, ses bibliothèques, l’analyse pointue des besoins des marques partenaires, des demandes du public, du buzz.

Antoine Selman, vous avez réveillé le monstre rock qui sommeille en nous, comme en Louis Bertignac, Grand vainqueur de la soirée de samedi. Je vous ai suivi dans la nuit. Je n’en avais pas forcément envie. J’aimerais être dans votre tête blonde comme ce film sur John Malkovitch. Vous étiez droit, tonique sans bulles, en osmose avec la salle chaude comme ces pubs anglais de Shoreditz à Londres où l’on branche le jack et ça envoie. Je vous imaginais chanter Life on Mars de David Bowie, I heard it through the grappevines façon Marvin Gaye. Pire, Ricky don’t Loose that number de Steely Dan. Vous savez, je suis un mammouth qui observe les mouvements de caméra, la télévision et la musique. Le rock a toujours été live et jeune avec des jeans slim. Je vous suivrai samedi prochain. Je chroniquerai chaque dimanche. J’ai beaucoup de sympathie pour votre diable. A dimanche prochain.

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Aaron Zolty

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