Danse
Sur les ondes du minimalisme

Sur les ondes du minimalisme

13 novembre 2019 | PAR Gilles Charlassier

Après une ouverture de saison avec la création scénique suisse d’Einstein on the beach, le ballet du Grand-Théâtre de Genève prolonge le climat esthétique du minimalisme avec un premier spectacle chorégraphique, Minimal Maximal, où une pièce de Cherkaoui, Fall, rejoint deux commandes à deux artistes grecs, Fearful Symmetries de Mandafounis et Paron de Foniadakis.

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Le hasard du calendrier complète parfois les intentions de la direction artistique. Quelques semaines après, en ouverture du mandat d’Aviel Cahn, la création scénique helvétique du désormais légendaire Einstein on the beach de Glass, et à un mois d’une nouvelle production des Indes galantes où les forces musicales et chorégraphiques du Grand-Théâtre seront sollicitées à égalité, le premier spectacle de la saison du ballet de la maison, Minimal Maximal, s’insère avec bonheur dans ce que l’on pourrait appeler la dramaturgie de la programmation. Avec son identité orientée vers le répertoire contemporain, renonçant aux pointes, la compagnie de la Place De Neuve, défend la création avec un engagement constant, sous la houlette bienveillante de Philippe Cohen, depuis désormais dix-sept ans. A la fois contrastée et cohérente, la présente soirée témoigne de l’ambitus technique comme de l’athlétisme expressif des vingt-deux danseurs.

Passé par la compagnie de Forsythe, et évoluant ensuite dans le registre de l’improvisation, Ioannis Mandafounis a imaginé, sur Fearful symmetries de John Adams, un continuum virtuose. Alternant les séquences solistes et le foisonnement des ensembles, la création, d’une demi-heure, sans véritable temps mort, s’affranchit de toute construction préétablie, et semble imiter le renouvellement perpétuel de la complexité rythmique du flux musical – dont l’exigence ne n’est pas révélée compatible avec le calendrier resserré de l’Orchestre de la Suisse Romande, contraignant à opter pour une bande enregistrée. En laissant déambuler, avant les premières notes, les interprètes en basket et tenue casual, pendant que les spectateurs s’installent, Mandafounis rompt la tradition de la forme close, et insiste sur cette apparence de spontanéité que la scénographie décantée accompagne. Entre postures figeant momentanément le mouvement et souple faconde du geste, qui investit tout le corps, l’écriture séduit par un contraste entre la douceur des déhanchés et des épaules et des accès de raide véhémence. Le vocabulaire puise à des sources hétérogènes. On retrouve la vivacité colorée de Robbins, les syncopes du hip-hop, ou encore un tableau parodiant les Noces de Nijinska. On retiendra également le solo éthéré émergeant du rideau noir en fond de plateau, dans un ralenti aux confins de l’extase et de la timidité, ponctuant la pièce, jusqu’à une coda délicate.

Avec Paron, Andonis Fondaniakis, régulièrement invité par le Grand-Théâtre de Genève, au point de s’y sentir presque comme chez lui, assume au contraire un certain classicisme formel, dans une codification visuelle aussi poétique qu’accomplie. Sur le noir de la scène, Sakis Birbilis laisse en sustentation deux demi-lunes de néon que d’aucuns s’amuseraient à rapprocher de quelque célèbre maison de couture – sans lien avec le spectacle cependant, au grand dam des finances. Les lumières façonnent de soyeux reflets sur les camaïeux de gris des costumes transgenres dessinés par Anastasios-Tassos Sofroniou, de l’écru au bleu acier, isolant deux duos en jaune pâle, dont on remarquera, dans la pleine clarté des saluts, l’échancrure vaguement néo-Renaissance au niveau des bassins masculins. Toujours fluide, la danse de Fondaniakis caresse le regard par ses ondulations qui épousent celles du Concerto pour violon n°1 de Glass, où s’illustre la sensualité calibrée de l’archet d’Alexandra Conunova. Sans surcharge ni passages à vide, les modulations de la chorégraphie élégante habillent, comme un partenaire à égalité, la musique de Glass.

Pour compléter le menu, Fall de Sidi Larbi Cherkaoui a été importé de l’Opéra des Flandres, la précédente maison d’Aviel Cahn – les coïncidences habiles jalonnent cette soirée. Créé en 2015 avec une technique sur pointes, la pièce a été retravaillée par le chorégraphe pour une compagnie qui ne pratique pas cet héritage romantique. Sur les hypnotiques harmonies de Pärt – Fratres, Orient & Occident et Spiegel im Spiegel –, le résultat invite à un voyage hors du temps parfois aux limites de la sédation, porté par les décors et les lumières de Fabiana Piccioli et Sander Loonen, ainsi que les costumes aérés de Kimie Nakano. D’un abord composite, la soirée développe une belle alchimie où, par delà les différences, les minimalismes se répondent. L’excellence des danseurs genevois fait le reste.

Gilles Charlassier

Minimal Maximal, Mandafounis, Fondaniakis, Cherkaoui, Grand Théâtre de Genève, jusqu’au 16 novembre 2019

© Gregory Batardon

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Gilles Charlassier

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