Fictions

« Le clou », de Zhang Yueran : Deux familles chinoises rongées par un terrible secret

« Le clou », de Zhang Yueran : Deux familles chinoises rongées par un terrible secret

13 novembre 2019 | PAR Jean-Marie Chamouard

Zhang Yueran décrit l’histoire de deux familles rongées par un terrible secret. Ce roman d’une grande profondeur psychologique apporte aussi au lecteur un regard sur la Chine contemporaine.

Lors d’une journée grise et neigeuse, Li Jiaqi retrouve son ami d’enfance Cheng Gong à Nanyuan, le quartier universitaire de Jinan, une ville industrielle du nord de la Chine. Cheng Gong y a toujours vécu, depuis l’âge de six ans. Li Jiaqi a quitté Nanyuan à l’âge de onze ans. Elle y est retournée récemment rejoindre, dans le « Pavillon blanc », son grand père, chirurgien célèbre, maintenant âgé et quasi mourant. Li Jiaqi et Cheng Gong se confient l’un à l’autre. Leur amitié a éclairé une enfance douloureuse. Cheng Gong a été abandonné par ses parents et a vécu chez sa grand-mère, particulièrement acariâtre. Son « grand père légume » est dans un état végétatif depuis la révolution culturelle : on lui avait enfoncé alors un clou dans le crâne. Enfant, Cheng Gong a découvert le terrible secret de l’agression de son grand père, ce secret qui l’éloigne de Li Jiaqi. Il éprouve alors le besoin de venger sa famille. Li Jiaqi n’aimait pas sa mère et souffrait de l’indifférence de son père. Celui ci poète et professeur d’université a été contraint à la démission puis il est devenu vendeur sur le transsibérien. Elle assiste à sa déchéance et quasiment à sa mort prématurée. La quête de ce père disparu et idolâtré est centrale dans la vie de Li Jiaqi, expliquant sa culpabilité, sa tristesse, ses désillusions. Elle découvre plus tardivement le secret de ce crime qui a détruit les deux familles mais aussi celle de Wang Luhan la deuxième femme de son père. «Fille de criminel », elle est également rongée par la culpabilité mais tente une démarche de rédemption magnifiquement décrite dans la scène quasi biblique de la toilette du « grand-père légume ». Au cours de cette longue nuit d’hiver, Li Jiaqi et Cheng Gong racontent leur vie d’adolescent puis d’étudiant et d’adulte. Le passé ne passe pas. Cheng Gong a revu la chambre 317 où séjournait son grand père. Il est resté entravé dans sa vie restant dans le même immeuble délabré alors que son amoureuse petite Ke s’est envolée. Li Jiaqi cherche à mieux connaitre son père mais souffre de ne pas pouvoir faire le deuil de son image idéalisée. Leur retrouvaille sera-t-elle porteuse d’espoir ?

Zhang Yueran est une romancière chinoise de 37 ans qui vit à Pékin. « Le clou » est son premier roman traduit en français. La langue de Zhang Yueran est très belle, fluide, précise, limpide. Le lecteur est rapidement captivé par le récit, les personnages et par le secret qui les hante. Les descriptions apportent une touche de poésie dans ce cadre terne et cette ambiance plombée. Les détails nous laissent entrevoir la vie quotidienne de la Chine. La narration est à deux voix, Li Jiaqi et Cheng Gong alternant leur confession. A eux deux ils reconstituent peu à peu l’histoire de leurs deux familles. L’analyse psychologique est fine, les souvenirs d’enfance sont évoqués avec beaucoup de sensibilité mais la violence est très présente .Le poids de l’histoire familiale enferme les individus. L’histoire de la chine contemporaine est évoquée avec les traumatismes de la révolution culturelle, la politique de l’enfant unique l’opposition entre la ville et la campagne et la désillusion après les événements de Tian’anmen .La description de la pollution hivernale est saisissante mais ce terrible brouillard est aussi le symbole du mal qui a obscurci leur enfance. C’est bien un roman sur le mal, sur son pouvoir dévastateur malgré le secret qui tente de le masquer et sur la culpabilité. Mais l’histoire de ces deux familles est aussi une métaphore des drames de la Chine contemporaine.
Souffle romanesque, profondeur psychologique, immersion dans la Chine moderne, Zhang Yueran nous a offert un magnifique roman.

Zhang Yueran, Le Clou, Roman traduit du chinois par Dominique Magny-Roux, Editions Zulma, 578 pages, 24 Euros,50, sortie en Août 2019.
visuel : couverture du livre

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Jean-Marie Chamouard

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