Danse

Kaori Ito, une femme-robot pleine d’humour

Kaori Ito, une femme-robot pleine d’humour

29 mars 2018 | PAR Bénédicte Gattère

Déjà présente au sein de la programmation de la Ferme du Buisson pour Je danse parce que je me méfie des motsKaori Ito puise de nouveau dans son vécu autobiographique pour sa toute dernière création, Robot, l’amour éternel. Le dernier volet de sa trilogie sur l’intime (avec Embrase-moi programmé à la Ménagerie de Verre) est un spectacle détonant et poétique à voir pour sa singularité.

Une mise en scène soignée

Tout d’abord, on devine des corps sous le film plastique qui, comme une seconde peau, habille la scène. Les parties du mannequin avec lequel jouera la chorégraphe tout au long du spectacle et les parties de son corps demeurent alors indistinctes. Le jeu scénique de Kaori Ito se base sur cette ambivalence première, on ne sait plus lorsqu’elle fait semblant ou lorsqu’elle parle vraiment d’elle-même. Ses mimiques mécaniques sèment le trouble… Peut-être même qu’elle se moque un peu de nous, de nos attentes. En ce qui concerne l’image de la femme, sa danse érotico-robotique est un sommet d’ironie : la salle a beaucoup ri devant ses déhanchés et ses sourires artificiels, mettant en lumière les comportements que la gent féminine est censée adopter.

Souligné par des jeux de lumière précis et très beaux, le plateau est conçu comme une aire de jeu. Plusieurs rectangles découpés permettent de disparaître complètement ou de faire surgir un bras, une tête, etc. Le long « tissu » de plastique, seul accessoire présent, en renfort des prothèses se meut tel un serpent de la modernité. Il semble animé d’une vie propre grâce à l’ingéniosité du technicien qui agit en sous-terrain. Il représente ce qui échappe comme lorsqu’il se transforme en doux vortex qui est englouti dans l’une des ouvertures aménagées. Mais il matérialise également notre rapport au réel, cette matière a priori insensible qui épouse pourtant nos désirs lorsque l’on sait le prendre en main, le manier, le retourner, le métamorphoser en autre chose, de plus poétique peut-être.

L’exil et le déplacement

Kaori Ito, qui a grandi à Tokyo avant de partir à la conquête du Vieux Continent, en sait long sur le déracinement. Quand on arrive dans un nouveau pays, il est difficile de se faire comprendre, on se meut dans une autre langue ; comme elle le dit : « on met une autre langue dans ma langue ». Quelque chose d’exogène nous est plus ou moins brutalement incorporé, telle une prothèse. En tant qu’exilé.e, on devient un corps étranger qui doit s’intégrer à un corps social jusqu’ici inconnu. Cette adaptation constante à un environnement sans cesse différent, la chorégraphe et danseuse japonaise l’éprouve également à travers les tournées, inhérentes au métier d’artiste. Elle tient depuis des années un journal intime, au fil des spectacles, des trajets en avion et des rencontres qu’elle enregistre sur son smartphone. Mêlé à une bande-son à la fois techno et baroque, cet enregistrement est le support de Robot, l’amour éternel.

La voix synthétique de l’appareil confère une « inquiétante étrangeté » aux remarques très personnelles et profondes que la jeune femme égrène au fil de ses journées et qui sont diffusées pendant le spectacle. Comme dans le premier volet de son œuvre autobiographique en trois parties, Je danse parce que je me méfie des mots, ces derniers, les « mots », conservent ici une place prépondérante, questionnés pour ce qu’ils sont – et ce qu’ils ne sont pas – mais toujours présents d’une manière ou d’une autre. Pour Kaori Ito, la parole est un territoire à conquérir, reconfigurer et apprivoiser, sur lequel elle se déplace. Pourtant intimidée par le français qui n’est pas sa langue maternelle, la Japonaise se révèle paradoxalement désinhibée quant il s’agit d’aborder les thèmes les plus universels, et souvent effrayants, que sont l’amour, la solitude et la mort, dont elle parle beaucoup, avec une légèreté déconcertante.

La femme-cyborg

De la même façon, il y a déplacement entre les frontières du territoire de l’humain et celui, que l’on connaît moins, du non-humain. On ne sait plus très bien qui est Kaori Ito et de quelle nature est ce corps qui l’incarne. Est-ce un robot, avec ses mouvements saccadés ou bien un être humain ? Son identité en devient trouble. Qui est cette femme qui danse devant nous, armée de prothèses, – qui font figure à la fois de masques et de prolongements de soi ? Le spectateur ne sait plus s’il doit prendre ce qu’il voit, et entend, au sérieux. S’agit-il des sentiments d’un être humain qui sont dépeints, ou bien l’âme du smartphone, qui enregistre tout dans sa « mémoire » s’est-elle incarnée dans cette belle jeune femme ? Après tout, les machines « animées » n’ont-elles pas une âme, anima en latin ? Ou plutôt, la réflexion entamée ici nous conduit à penser qu’à l’ère de l’intelligence artificielle, nos sentiments, les plus humains soient-ils, n’échappent pas à leur hybridation avec les machines. À l’avenant, nos mouvements et nos attitudes sont eux aussi soumis à une certaine standardisation. Se profile à l’horizon la crainte, à peine palpable dans la pièce, de devoir se conformer à un seul et unique modèle. C’est aussi le genre d’appréhensions que les réflexions sur les robots et les cyborgs amènent à formuler.

Le spectacle dérive alors vers la question du transhumanisme. Le thème n’est pas nouveau. Il a été traité par la littérature de science-fiction, du Frankenstein de Mary Shelley à nos jours et par le cinéma, encore plus. Nombreux sont les films qui ont pour sujet principal un.e humanoïde doté.e d’une sensibilité déconcertante.  Pour les films les plus récents, on peut citer l’adaptation du manga Ghost in the shell avec Scarlett Johansson ou le dernier opus oscarisé de Guillermo del Toro avec La forme de l’eau – The Shape of Water.  Dans le domaine de l’art, les créateurs aussi se sont emparés du sujet comme Hiroshi Ishiguro qui avait présenté ses robots au Palais de Tokyo en 2015 dans l’exposition « Le bord des mondes ».

Robot, l’amour éternel sera présenté au Centquatre les 3 et 4 avril prochain ; toutes les informations ici.

Visuel : © DR ; Gregory Batardon

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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