Danse
(Biennale de la danse) « Je danse parce que je me méfie des mots »

(Biennale de la danse) « Je danse parce que je me méfie des mots »

24 septembre 2016 | PAR Antoine Couder

La japonaise Kaori Ito présentait vendredi 23 septembre sa pièce autobiographique au Sémaphore d’Irigny dans le cadre de la 17ème  biennale de la danse à Lyon.

Reprise de contrôle. Difficile de résister à Kaori, et encore moins à son père, Hiroshi, qui tout au long d’un spectacle sans véritables fausses notes finit par ravir la vedette à sa fille. Ce qui est normal puisque le nœud de l’affaire tient dans cette histoire de filiation, rompue par l’exil de celle qui est devenue une danseuse convoitée (Philippe Decouflé, Angelin Preljocaj, Sidi Larbi Cherkaoui, Alain Platel, James Thierrée) et, en cela, à la merci de son art dont elle tente ici de reprendre le contrôle, en commençant par se méfier des mots et de danser comme cela lui chante ou plutôt l’enchante.

Centre de gravité. Un décor dépouillé, une pile de chaises recouvertes d’un tissu noir qui prend des airs de statue ancienne et, sur la droite, un père bien droit et silencieux que l’on verra enfin bouger dans la seconde moitié du spectacle. Auparavant, Kaori Ito aura poussé loin la technique et la logique de son propos pour faire entendre la dissonance pure des cultures, bande FM totalement brouillée, pulsion de danse occidentale écrasée par le théâtre japonais, gestes et mouvement tout en hoquets et étirements explosifs dont il faudrait se déposséder pour repartir sur ces deux pieds.

Corps abandonné. Du théâtre japonais qui irrigue de ses influences les solos, on se souviendra qu’il met en scène des personnages morts et c’est ici peut-être que commence l’histoire : dans le fait de prendre la place de l’adulte qui doit disparaître (Tu penses mourir quand, demande-t-elle ? Dans cinq ans environ, répond-il). Beaucoup de questions se posent autour du centre de gravité de la danseuse, un peu trop haut pour une nippone dit le sens commun même si, fort heureusement,  le centre bouge,  comme elle le précise immédiatement, à l’image de ces maisons japonaises conçues de façon « décentrées » pour résister au tsunami dont parle aussi cette pièce (en référence au séisme de 2011

Danse nécessaire. De cette déterritorialisation mentale et disciplinaire, Kaori Ito envoie quelques messages aux fantômes et au cinéma gore asiatique ; et travaille au rapprochement avec le père, jusqu’au duo presque dansé, photo de famille frémissante, en passant par des extravagances qui doivent sans doute beaucoup à des souvenirs d’enfance. Le fil rouge de ces dernières scénettes tourne autour de mélodies des années 20 -foxtrop et swing- qui ont l’avantage de poser une certaine équivalence d’exotisme pour les deux personnages qui peuvent alors « travailler ensemble ». Sauf que c’est justement ces retrouvailles qui seront les moins dansées, et les plus ludiques, comme si la technique ne devait pas se montrer et qu’il fallait bouger seulement lorsque cela était vraiment nécessaire.

Machine à questions. Dans « Je danse parce que je me méfie des mots », les mots sont ainsi aussi nombreux que les pas, au point de constituer une sorte de machine à questions, répétées inlassablement par celle qui se révèle être aussi une méchante petite fille (et d’ordonner à son père  de danser comme Madonna, Michael Jackson ou Bruce Lee à la manière d’une dompteuse de tigres). A la toute fin pourtant, lorsque le père finit par répondre à ses questions venimeuses, c’est sa parole simple qui prend le dessus et calme la colère.  Où pensais- tu que ta fille était partie pendant toutes ces années, questionne-t-elle, tranchante ? Je pensais qu’elle était partie nager dans un autre univers, peut-on lire sur le mur de la scène, alors qu’Hiroshi s’est déjà éclipsé.

Antoine Couder

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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