Danse

George Balanchine à Garnier : une sensualité slave pour des étoiles lascives

George Balanchine à Garnier : une sensualité slave pour des étoiles lascives

28 septembre 2012 | PAR Géraldine Bretault

La carrière de Giorgi Balanchivadze débute au Marinski pour culminer avec la création du New York City Ballet, que le chorégraphe, devenu Balanchine, dirigera jusqu’à sa disparition en 1983. Au programme ce soir, trois pièces qui racontent dans le désordre ce passage de l’école russe à la modernité américaine : Sérénade, Agon et Le Fils prodigue.

Sérénade, 1934

Hasard ou coïncidence, Balanchine ouvre la School of American Ballet en 1934, sur la Madison Avenue de New York, dans un studio qui avait appartenu à Isadora Duncan. Une marraine spirituelle bien trouvée, pour le ballet que compose alors Balanchine, sur une sérénade de Tchaïkowski : soit une pièce dédiée au plaisir du mouvement en musique, débarrassée de toute velléité narrative. Elle répond à une intention précise : enseigner aux jeunes danseuses la différence fondamentale entre le cours de danse et la danse sur scène. « La seule histoire est l’historie de la musique, une danse, si vous voulez, dans la lumière de la lune », dira Balanchine. Pour seul décor, un cyclo bleu vibrant sur lequel se détachent les danseuses diaphanes. Sobriété et pureté balanchiniennes se déclinent dans des diagonales perturbées seulement par la « chute » d’une élève, le « retard » d’une autre, autant de petits incidents qui pimentent la composition abstraite. Puis un danseur vient s’insérer au milieu de cette nuée de tutus bleus, Hervé Moreau, dont on apprécie toujours autant le port de bras, magnifié lors de son pas de deux avec Ludmila Pagliero. Quelques images lunaires resteront dans nos mémoires, comme ces cinq petits chignons alignés auréolés de bleu s’éloignant sur pointes vers le fond de scène…

Agon, 1957

Quelque vingt ans plus tard, Agon est une œuvre de la maturité, ancrée dans la culture du Nouveau Continent – les clins d’œil à la comédie musicale ne manquent pas -, mais aussi dans la culture russe. Rappelons que Balanchine en a commandé la musique à son compatriote Stravinski. Le résultat est le fruit d’une collaboration étroite, Balanchine ayant essuyé les bancs du conservatoire de musique de Petrograd dans sa jeunesse. Il en avait gardé une sensibilité profondément musicale. Avec Agon, il cherche ainsi à illustrer un des préceptes qui lui tenaient à cœur : « voir la musique et entendre la danse ». Quelle plus belle illustration que cette série de tableaux où la virtuosité et l’entrain le disputent à une expressivité omniprésente, au service de la musique, dont les pas des danseurs font ressortir toutes les inflexions. Une symbiose qui culmine dans le pas de deux d’Aurélie Dupont et Nicolas le Riche, grand moment d’alchimie et de sensualité. Nicolas le Riche, notamment, exulte et affiche à chaque instant son plaisir à danser. Sans éclipser le talent de Myriam Ould-Braham, consacrée par le titre d’Etoile accordé en juin dernier. Elle s’illustre ici aux côtés d’Alessio Carbone et Christophe Duquenne.

Le Fils prodigue, 1929

Un programme qui s’achève avec un des rares ballets narratifs du chorégraphe, créé pour les Ballets russes de Diaghilev peu de temps avant la disparition de ce dernier. Devant un décor peint créé par Georges Rouault, se joue devant nous un épisode célèbre de la Bible : la parabole du Fils prodigue, fortement mâtinée de folklore slave… Le fils aîné a disparu du scénario, avantageusement remplacé par une courtisane trouble et délétère : la souveraine Marie-Agnès Gillot, qui enlace et domine notre antihéros de toute sa hauteur et son dédain, avec l’aura d’une Cléopâtre. Sous la plume de Balanchine, le fils prodigue n’est que la piteuse victime d’une créature dévoratrice et castratrice, que leur corps à corps torride a laissé exsangue. Il faut toute la palette d’émotions et la théâtralité aguerrie de Jérémie Bélingard pour exister face à la séduction fatale de Marie-Agnès. La musique de Prokofiev sert la narration, émaillée d’épisodes plus pittoresques les uns que les autres : les compagnons du fils forment une compagnie bien étrange, troupe de soiffards aux instincts primitifs.

Un programme à la hauteur du talent éclectique d’un des maîtres à danser du XXe siècle.

Crédits photographiques : Le Fils prodigue, interprété par Marie-Agnès Gillot et Jérémie Bélingard © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
Sérénade, © Photos Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
Agon, interprété par Nicolas Le Riche, Aurélie Dupont © Photos Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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