Danse
Encantado, les totems sans tabous de Lia Rodrigues

Encantado, les totems sans tabous de Lia Rodrigues

03 décembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Vous le savez, Lia Rodrigues est l’une des invitées du Festival d’Automne. Tout au long de ce programme elle a souvent offert ses « créneaux » à d’autres artistes brésiliens. Mais pas là. Son Encantado, soutenu par la Fondation d’entreprise Hermès, est un pas en avant dans sa magie de la transformation.

Dans toutes les pièces de Lia Rodrigues il y a des points communs : de la couleur, du monstrueux, du rythme. Sorti de là, on ne peut pas résumer son travail sous un vocable. Danse-théâtre ? Danse-cirque ? Oui et non, elle est elle, seulement elle.  Elle seule sait travailler en fondu enchaîné permanent qui provoque des apparitions. On se souvient du porté genoux replié sur les bras de l’autre dans Furia, ou du troupeau de moutons de Nororoca

La danse de Lia est enivrante. Plus, elle vous possède, vous obsède, vous tient par le bout du nez, et en l’occurrence ici, par le bout du tissu. Car tout commence comme ça : au ralenti, Leonardo Nunes, Carolina Repetto, Valentina Fittipaldi, Andrey Da Silva, Larissa Lima, Ricardo Xavier, Joana Lima, David Abreu, Matheus Macena, Tiago Oliveira et Raquel Alexandre déroulent ce qui peut apparaître comme un grand patchwork. Ce sont en réalité des rectangles indépendants les uns des autres. Tient une première image, celle d’un plateau entièrement recouvert de couleurs. Comment le mouvement va-t-il arriver ? Comme vous ne pouvez pas l’imaginer.

« Encantado, nous dit le programme de salle,  est un mot qui « au Brésil fait référence à des entités qui appartiennent aux manières afro-américaines de percevoir le monde. Les « encantados » animés par des forces inconnues se déplacent entre ciel et terre ». Eh bien c’est cela qu’il se passe, entre convocations magiques, célébrations païennes et manifestes modernes pour la visibilité des corps non standardisés. 

La danse est infinie, elle n’a ni début ni fin. Nous y voyons un monde qui grouille, plus proche en réalité de la ville que de la nature. Rappelons que l’école de danse de Lia Rodrigues est située à Maré, dans une Favela de Rio. On sent les ruelles, les marchés, les foules. Tout passe, les animaux, les femmes âgées voilées des pieds à la tête et les jeunes influenceuses. Tout le monde. Ah oui, au fait, ils sont nus sous les tissus qu’ils plient, tirent, déroulent… Et cela est tellement juste. Ils sont égaux, ils sont interchangeables.

Le spectacle est militant sans jamais dénoncer quoi que ce soit. Il dit les enjeux de domination et de pouvoir. On retient ce porté encore une fois grotesque. Cette fois, deux danseurs à quatre pattes en portent un troisième sur leur dos. Ils avancent en latéral, et ensemble. On a déjà vu Lia convoquer l’idée des chars, et ici elle revient sur cette idée que des hommes sont traités comme des animaux, en esclaves. Il est aussi militant dans son rapport au monde. Le fait que les décors soient chez Lia Rodrigues souvent de la récup’ ou des éléments légers dit que la nécessité de se tourner vers un arte povera du mouvement est urgent.

Si on regarde de près, les pas n’ont rien d’académiques, rien de très techniques. En sortant, d’ailleurs, on s’amuse à refaire le pas de base de la pièce (en y arrivant, c’est dire !). Et c’est cela qui est éblouissant (pas que nous arrivions à aligner trois pas, non) : l’idée de faire du grandiose avec presque rien. On le sait, le diable se niche dans les détails, il en va de même pour le talent. La façon qu’ont les danseur.se.s de se retrouver, de s’aligner, dans le bon tempo alors que la musique n’est pas un repère est un signe d’un travail intense en amont. 

La bande son est une boucle autant que l’est ce spectacle qui pourrait se dérouler à l’infini. Il s’agit, et si ça ce n’est pas militant, on n’y comprend plus rien, d’extraits de chansons de scène du Peuple Guarani Mbyá/Village de Kalipety do T. I. territoire indigène/¿Ténondé Por?, chantées et jouées pendant la manifestation des indigènes à Brasilia en août 2021 pour la reconnaissance de leurs terres ancestrales en péril ».

Encantado est donc un spectacle parfait, de ceux qui font avancer la définition du mot « danse ». Il y a de la sculpture dans cette pièce, des arrêts sur images percutantes, et des tourbillons. On sort de là heureux et aussi retournés que les tissus qui sont le seul décor. 

Encantado jusqu’au 8 décembre à Chaillot. Il reste de la place !

Puis au Cent-quatre du 10 au 14 décembre.

Visuel : ©Sammi Landweer

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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