Danse

Ali Chahrour à June Events : une claque magistrale et assourdissante

Ali Chahrour à June Events : une claque magistrale et assourdissante

07 juin 2017 | PAR Alice Aigrain

Hier soir était jouée à la cartoucherie dans le cadre du June Events, May he Rise and smell the fragrance, la nouvelle création d’Ali Chahrour. Le jeune chorégraphe qui avait fait sensation au dernier Festival d’Avignon livre un spectacle magistral.

 

[rating=5]

 

Une claque donnée avec vigueur et engagement par les 4 acteurs et musiciens du plateau. Ce que reçoit le spectateur est d’une force qui ne laisse pas la place à la neutralité. L’heure de spectacle démarre dans une assourdissante bande-son que l’audience reçoit avec violence et surprise tandis que les projecteurs braqués sur elle de toutes parts l’aveuglent. Les sens sont déjà mis à mal, il ne s’agit pas ici de contempler, d’être en empathie, mais bien de faire partie de ce qui se joue. Les sens sont déjà décontenancés, voire annihilés par ce trop-plein d’intensité qui perdurera durant toute l’heure de cette création d’une puissance inouïe.

Durant une heure se dresse sous nos yeux une histoire personnelle qui semble se mouvoir au fil du temps en un drame universel. Dans cette histoire emprunte de la culture arabe et libanaise, une mère éprouve le deuil de son fils, dans lequel se retrouvent les rituels de lamentations auxquels sont dévolues les femmes. Ici la mère pleure, la mère chante, la mère se tait et la mère se dénude. Dans un aller-retour entre ce corps qui se dédie entièrement à l’expression ritualisée de sa souffrance et celui qui se dresse contre la censure dont il est l’objet. La musique et le chant sont des modes d’expression utilisés pour leur propriété verbale et discursive, mais aussi parfois pour leur force interne, la puissance de leur vibration. Le jeu est corporel, il est entier dans une intensité qui ne s’épargne jamais et qui cherche l’épuisement. Si l’on pense atteindre l’acmé de l’intensité dans l’incipit du spectacle il n’en est rien, le summum est ici un plateau sur lequel le spectateur est coincé. Ce dernier est, lui aussi, éprouvé, aveuglé, assourdi, ému, bouleversé, transporté avec violence. Il hésite entre son besoin d’une accalmie et sa curiosité de voir où son propre corps et son esprit iront s’il reste immergé plus longtemps encore dans ce climat qui oppresse, mais qui semble salvateur.

C’est avec une économie de moyen d’une humilité presque austère que se déroule pendant ce spectacle suréminent. Des instruments de musique, quelques lumières qui sculptent l’espace, et 4 acteurs et musiciens géniaux en jogging suffisent à créer un spectacle d’une qualité si rare. Là réside probablement le coup de maître d’Ali Chahrour qui utilise à merveille cette mise en scène sobre qui suffit à former des tableaux vivants d’un contraste saisissant, sans pour autant perdre ni le propos, ni la profondeur et la force du jeu. À cette scénographie épurée répond une même sobriété du jeu dans ses moyens. La répétition et la boucle dans la composition musicale comme dans le mouvement sculptent une pièce qui se joue dans un temps cyclique et transcendantal.

On ressort d’une heure de spectacle qui semble avoir été une éternité ou une seconde, fatigué comme après un marathon, éprouvé dans son corps et son esprit, mais avec l’intime sensation que quelque chose s’est jouée dans l’enceinte du théâtre, une chose qui dépasse chaque acteur présent, mais qui a impliqué chacun dans son être tout entier. À voir absolument.

Retrouvez le reste de la programmation sur:  http://www.atelierdeparis.org/fr/junevents

©Zyad Ceblany

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Alice Aigrain

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