Théâtre

« May He Rise And Smell The Fragrance » : Ali Chahrour rend le deuil assourdissant au Festival d’Avignon

« May He Rise And Smell The Fragrance » : Ali Chahrour rend le deuil assourdissant au Festival d’Avignon

15 juillet 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

La claque du Festival June Events 2017 poursuit son chemin pour atteindre, enfin, le Festival d’Avignon. Une pièce ardue mais qui semble de plus en plus indispensable à mesure que les minutes passent.

Ali Chahrour est un chorégraphe libanais qui est obsédé par la mort. Elle traverse son beau et jeune travail. En 2017, Fatmeh interrogeait la place du corps féminin dans la société libanaise envahie par la guerre. Leila se meurt mettait en scène une pleureuse professionnelle. Avec May He Rise…, il sort de sa trilogie en injectant des hommes dans le rituel.

C’est une pièce ardue qui épuise celui qui la regarde. Sérieusement, aller à un enterrement, est-ce une seconde un acte qui ne vide pas les vivants de leur souffle de vie ? Tout commence par une litanie assourdissante. Une voix volontairement très forte, qui déraille, hurle et chante faux, assène des propos sur la perte impossible d’un fils. Le rôle est campé par la comédienne Hala Omran à qui Chahrour donne malgré lui, le rôle phare. Car si la pièce met des hommes au plateau, Ali Chahrour et les musiciens Ali Hout et Abed Kobeissy, on ne voit et n’entend qu’elle. Comme si finalement, la douleur des femmes, ritualisée jusqu’au contrôle des larmes, était le seul baromètre possible de la douleur.

Chorégraphe et danseur, c’est ce qui définit cet artiste libanais, et pourtant ici, les surgissements dansés sont rares, laissant les corps et les sons survivre à ce qui n’est plus. Lui, quand il danse, illustre un égorgement puis les convulsions de celui que l’on enterre vivant, en le criblant de balles. On est envahi par la musique jouée par ce duo qui constitue un groupe à la vie : Two or the Dragon. Eux utilisent des instruments traditionnels mais sont issus de la scène electro-acoustique-noise. Touche-à-tout, donc, mais surtout aux percussions qui frappent tellement fort.

Et elle. Elle, LA mère. Qui se tait, sort de scène, revient, assume, montre ses seins et trouvera le moyen de laisser sa place. Le fils mort danse derrière elle et ses mains dont les mouvements des doigts sont très orientaux accompagnent le geste de l’endeuillée.

Des surgissements dansés, oui, mais quatre corps présents, qui racontent cette histoire inaudible : une mère enterre son fils. Loin du pathos, loin de la représentation même, Chahrour cherche le collectif. Le public, qui sera ébloui, est appelé à communier. Sans mot, juste avec un geste qui nous réveille. Entre Orient et Occident, il choisit l’universalité de la peine dans un geste à la fois humble et très violent.

Visuel  : MAY HE RISE AND SMELL THE FRAGRANCE – Chorégraphie Ali Chahrour – © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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