Danse
Alexandre Roccoli : « le son c’est du corps »

Alexandre Roccoli : « le son c’est du corps »

23 février 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le chorégraphe est en ce moment – puisque cela est autorisé – en pleine création de son prochain spectacle, une pièce-fleuve qui se tiendra une nuit durant. Rencontre.

Le mois dernier, vous étiez en résidence à la Ménagerie de Verre. Qu’y faisiez-vous ?

J’étais en phase d’écriture, de préparation par rapport à ce projet que je mène pour les danseurs du Ballet de Marseille. Suite à une première rencontre avec eux, qui s’est déroulée il y a quelques semaines, je décortiquais pas mal d’improvisations que nous avions faites et je proposais déjà une pré-conduite que je suis en train de revalider en ce moment à Grenoble. La Ménagerie, c’est aussi un lieu où je passe parce que je suis très attaché à son histoire, et à sa directrice, Marie-Thérèse Allier.

Quel est le titre du spectacle ?

Avant de répondre, je vais vous raconter une histoire. Le projet que je mène avec le Ballet de Marseille, c’est aussi une collaboration avec Adam Shaalan, un musicien directeur d’un label au Caire en Égypte, le label HIZZ. Avec Adam on s’est rencontrés à la Cité Internationale des Arts. Nous étions  résidents ensemble. Nous avons beaucoup échangé et il est venu voir les pièces que je jouais à l’époque : Weaver Quintet et Short term effect, le duo des frères Youness et Yassine Aboulakoul qui devrait se jouer au Centquatre en avril. Pour cette collaboration, nous avons beaucoup parlé avec Adam ; il vient aussi d’une famille soufie, et on parlait déjà de ce rapport entre la question du son, du soin, mais aussi de l’art du soin. Du coup, ce projet avait déjà un titre avant même que l’on entre dans cette période plus compliquée qu’est cette pandémie. On l’avait appelé To Ca(i)re ; c’est aller vers Le Caire et, mais aussi le « care » envers nous.

Vous l’écrivez avec un jeu de mots ?

En fait j’écrivais « care » à l’anglaise, mais avec i entre guillemets. En anglais, on ne dit pas Caire, on dit Cairo. C’est une vraie collaboration, mais je me méfie beaucoup de ces réappropriations de danse, parce qu’aujourd’hui la doxa fait une question polémique autour de la réappropriation culturelle. Depuis mes années Mnouchkine et sa dernière pièce avec Robert Lepage, et grâce à plein de discussions avec des personnes de la critique, j’ai compris que ce qui m’intéressait avant tout, ce n’est pas de faire une pièce sur le Caire, mais de convoquer le spectre égyptien. Dans cette pièce, on verra des danses extatiques, mais qui croisent à la fois mes années de clubbing, et à la fois des danses qui ont des vertus curatives, qui sont plutôt solaires, des danses d’extases, que j’observe. Ces danses interrogent le rapport à l’élasticité du temps. Je voulais vraiment, et je le souhaite encore, que cette pièce puisse durer.

Alors, comment s’appelle-t-elle ?

Long play, et LP comme en musique, parce qu’on travaille beaucoup sur ces signes.

Le projet fou c’est que cette histoire dure, peut-être pas toute une vie, mais au moins toute une nuit.

Ce qui m’intéresse c’est que cela puisse permettre au spectateur de vivre une expérience de la durée, mais dans un espace qui à chaque fois sera différent. La première aura lieu au festival Actoral, à Marseille, au Ballet de Marseille, et c’est Hubert Colas qui va signer les lumières. On part de la situation du parc, de l’extérieur, puis on va à l’intérieur, on retourne au parc et on boucle la boucle.

C’est un spectacle qui dans l’idéal, dans un monde normal où tout le monde est vacciné au 1er octobre 2021, doit débuter et se terminer à quelle heure ?

Dans le vrai rêve, ça commence à la tombée de la nuit, donc en octobre je pense 20-21h, et qu’on puisse boucler au petit matin. La boucle fera deux fois, voire trois fois deux heures. Que l’on puisse suivre vraiment ces danses et ce travail sonore, puisque les danseurs sont agents du son aussi.

Votre écriture n’utilise pas les corps des danseurs pour venir taper le rythme. On retrouve cette volonté chez Anne Teresa De Keersmaeker par exemple. Pourquoi avez-vous ce rapport à la musique, qui est un rapport très organique ?

Pour moi le son, c’est du corps, c’est « hard-corps » même ! Le son est pour moi déjà une matière, qui comme langage va muscler l’imaginaire de celui qui entend. J’essaie vraiment de faire attention à ce que la construction sonore existe en soi, comme un paysage qui traverse toute une recherche que l’on met en place avec Jean-Yves Leloup, avec une playlist où certains sons, certaines façons de composer du son dans sa répétition, au-delà du minimalisme, reprennent tout un travail de fréquences, qui dans l’histoire de la musique a déjà des vertus curatives. Donc on s’intéresse à des systèmes de drones, de boucles, de fréquences évidemment, mais dans la construction aussi, on parle beaucoup de paysages, de paysages sonores, de densités, d’intensités, de paysages intérieurs. Et en soi, déjà, l’imaginaire galope à l’écoute. Ce que je souhaite aussi, c’est que la danse s’écrive en rapport, mais ce n’est pas parce que l’on aura à un moment donné une montée de techno qui va être très post-industrielle et assez violente et agitée – Adam est vraiment ancré dans cette jeunesse révolutionnaire – que la danse sera violente et agitée. Au contraire, j’essaie de trouver des contrepoints dans l’écriture, dans l’idée que le spectateur, l’auditeur soit actif.

Vous disiez que les danseurs allaient être un peu des DJ pendant le spectacle ? 

Nous sommes en train de travailler différentes méthodes. On part de différents rythmes respiratoires modifiés, des états de danse qui s’écrivent par ces rythmes respiratoires très écrits. Donc on part sur des rythmes ternaires, on inspire en trois, on expire en deux, et après ça va s’inverser et ça va s’accélérer, et de là la respiration sera samplée. Du sample on va partir dans des murmures. Nous allons sampler des phrases sur les états de fatigue et sur la fatigue comme régénérescence, comme l’explique Florian Gaité.

Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment justement, l’on peut à la fois tomber dans des états de fatigue, mais que cet état doit à chaque fois régénérer. Cette idée de ne jamais lâcher, d’avoir un second souffle et d’avoir la danse comme espoir, comme résilience.

Cela m’amène à parler de votre rapport au soin, omniprésent dans votre travail.

C’est une question qui me taraude depuis longtemps. Quand je travaillais avec Ariane Mnouchkine, je suis allé au Sri Lanka apprendre les danses masquées avec des chamans. Pour ma génération, c’est toute l’histoire de la techno, donc Berlin, où j’ai commencé à travailler au Berghain. A Berlin, à Podewill j’ai créé mon premier solo. J’ai questionné les échos à des danses technos qui, dans une géographie plus lointaine, ont des vertus curatives. De là est venu tout le travail que je mène dans les lieux dits « privés de liberté », que ce soit en prison, que ce soit en hôpital psy, avec des enfants beaucoup, que ce soit en ehpad. J’essaie d’être présent sur les terrains avec les équipes. Le deuxième gros projet autour de Long Play sur an ou deux, c’est un projet que je mène dans dix ehpad en France à la fois avec une masseuse, des musiciens, des danseurs, des chorégraphes. Nous allons faire un web-documentaire avec Catherine Vilpoux comme réalisatrice. Elle a aussi beaucoup travaillé avec Ariane Mnouchkine. En tout cas pour moi, le travail de terrain est aussi important que le travail de création.

Est-ce qu’au moment où vous pensez la pièce, vous pensez déjà à comment elle va intervenir dans les prisons, dans les ehpad… ?

Non, ce n’est pas le cas. Je pense, par exemple, à Longing, que l’on a joué dans une maison d’arrêt. Je ne voudrai jamais mettre au plateau des prisonniers, des Alzheimer ou des autistes, parce qu’ils sont autistes ou Alzheimers. Cela ne m’intéresse pas, pour le coup je fais vraiment la différence. Et je souhaite faire très attention encore une fois par rapport à ces histoires de réappropriation. Le travail que je mène en ehpad, ce n’est pas pour y jouer une pièce, mais c’est vraiment pour archiver ces mémoires de corps. Voir comment la danse peut faire son travail de résilience, de transformation, de réparation. Les personnes âgées ont des déformations dues au travail, des douleurs. En se réappropriant leurs propres histoires, par la parole, par les gestes oubliés, qui ressurgissent de la mémoire à long terme, on peut recoudre ou plutôt repriser des gestes.

Visuel : Alexandre Roccoli

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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