Cirque

« Ja parle à mes objets lorsqu’ils sont tristes », solo de cirque courageux sur les violences faites aux femmes

« Ja parle à mes objets lorsqu’ils sont tristes », solo de cirque courageux sur les violences faites aux femmes

25 novembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans le cadre du festival Marionnettissimo, on a pu assister à la 5e représentation d’un très jeune solo de cirque qui mobilise l’objet avec intelligence: Je parle à mes objets lorsqu’ils sont tristes. Et quel objet, puisqu’il s’agit d’un mannequin de vitrine de genre féminin, qui va être le point de fixation des actions et des humeurs de l’interprète masculin, qui manie tantôt la guitare et tantôt la corde lisse. Un spectacle politique et sensible sur les violences faites aux femmes, qui présente l’intérêt de faire entendre une dénonciation émanant d’un artiste qui ne s’identifie pas comme une femme.

Spectacle de cirque pour objet anthropomorphe

A l’entrée du public, la scénographie très modeste est révélée sur le plateau par l’éclairage blafard de deux néons. Un matelas, une valise, deux chaises, une corde lisse qui pend des cintres : on retrouve immédiatement les codes de la black box quasi nue à laquelle le cirque contemporain en salle nous a habitués. Un dépouillement qui permettra de concentrer le regard au point focal de l’action.

Cette action, elle commence quand Christophe Bouffartigue entre en scène à la faveur d’un noir. Il est accompagné d’un mannequin de vitrine, caricature de jeune femme grande et élancée, une cascade de cheveux longs d’un noir de jais, la pose altière prise dans une absolue rigidité. A elle seule, la présence de cet objet anthropomorphe qui prend pour modèle une représentation fantasmée du corps féminin est dérangeant, il interroge autant qu’il dénonce muettement.

Le trouble est dans l’objet-femme

Fondamentalement, en lui-même, l’objet n’est que cela : un objet. Ce qui ouvre un espace passionnant dans ce spectacle, c’est que l’homme projette furieusement ses affects sur cette figure qui remplace l’être féminin : parce qu’elle en a l’apparence, elle peut être le prétexte au dépôt de pulsions de désir et de domination, en même temps que, parce qu’elle n’est pas humaine, elle révèle quelque chose de la folie du seul personnage réellement présent.

Cette dualité trouble du mannequin, à la fois figure féminine et objet, en somme femme-objet par excellence, n’est jamais vraiment résolu. Et c’est une excellente chose. Il y a un confort à penser que la violente oppression exercée par le personnage masculin ne s’exerce en définitive que sur un objet, et, effectivement, le mannequin n’agit ni ne réagit jamais.

Mais il y a aussi une ambiguïté qui tient au fait que jamais le personnage masculin ne semble admettre qu’il a affaire à une chose et non à une personne, et cela entretient la possibilité de faire du mannequin une véritable marionnette, personnage certes passif mais parfaitement porteur du rôle symbolique d’une femme de chair et de sang. Cette illusion peut se maintenir même alors que le mannequin, violemment poussé au sol, se retrouve disloqué en quatre parties désarticulées, son tronc finissant assis sur une chaise.

Cirque théâtral, théâtre circassien

Jouant sur ce trouble, Christophe Bouffartigue écrit un spectacle exigeant, où il montre, avec une mise à distance variable, les mécanismes de la domination masculine, l’engrenage de la violence, le solipsisme délirant qui mène à considérer autrui comme une chose, les errements d’une psyché malade qui utilise l’Autre comme une chambre d’échos dans un monologue qui fait semblant d’être un dialogue.

C’est donc un spectacle très joué, où la part de théâtre est très conséquente. L’auteur-interprète s’en sort plutôt très bien dans l’ensemble : son intention est toujours claire, et il tient toujours bien l’énergie de son personnage. On peut relever quelques adresses faites dos au public, des montées en énervement du personnage parfois un peu surjouées, mais, dans l’ensemble, le personnage est parfaitement crédible, ce qui était essentiel pour instaurer le malaise.

Ce jeu théâtral est complété par des passages à la corde rares mais de toute beauté, où Christophe Bouffartigue montre qu’il est un excellent circassien qui maîtrise parfaitement son agrès. Il arrive en outre à y imprimer des couleurs très intéressantes, qui sont au service de l’écriture dramatique. Le premier passage est en force, alors que le personnage s’est provoqué seul une crise de rage incontrôlée. A ce moment, la prouesse athlétique prédomine, les évolutions sont rapides et agressives, les muscles bandés. Mais au contraire le dernier passage est beaucoup plus léger, presque une danse verticale, avec un personnage qui montre ses failles et avoue sa faiblesse, quand la seule issue qu’il a trouvé est celle d’attacher solidement le mannequin au bout de sa corde, pour le priver de la liberté de mouvement dont il n’a jamais été doté.

Le tout est accompagné par une musique en partie jouée en direct à la guitare électrique, qui tombe juste. Le spectacle est soutenu sans excès flagrants par une partie musicale qui fait bien écho aux tempêtes intérieures qui secouent le personnage. Le travail de mise en lumière est efficace, et sculpte clairement l’espace de la scène.

Un spectacle jeune, il est vrai, mais aux spectacles bien nés…

Peut-être pourra-t-on reprocher à ce spectacle un milieu qui patine un peu, entre un début puissant, qui rive immédiatement l’attention à ce qui se joue sur scène, et une fin toute en beauté. Et une gestion des corps dans l’espace scénique qui n’est pas encore bien aboutie : on peut encore améliorer la facialité et la répartition du jeu sur le plateau. Au vu de la jeunesse du spectacle, on se doute que ce sont des éléments qui peuvent se bonifier.

Mais cela reste un spectacle de qualité. Et méritant. La violence est présente tout au long de la représentation, parfois physique, surtout psychologique et symbolique, mais elle est habilement désactivée et réactivée tour-à-tour en usant du subterfuge de la présence de l’objet. Le trouble instauré par la présence de ce dernier, son ambivalence, les niveaux d’interprétation symboliques qu’il ouvre, sont autant de marqueurs propres aux théâtres de marionnette dont Christophe Bouffartigue s’empare ici avec talent, et à bon escient.

Un spectacle fort et militant sans être pour autant complètement univoque, auquel on souhaite une longue vie !

 

De et avec Christophe BOUFFARTIGUE (textes, musiques, corde lisse, guitare, clavier, chant)

Regard Extérieur : Hugues DELFORGE / Constructeurs : Manon DUBLANC & Franck BREUIL / Costumière : Peggy WISSER / Créateur & Régisseur Lumière : Gautier GRAVELLE / Technicienne Lumière : Lauren GARNIER / Technicien Son : Christophe CALASTRENG / Production : LES THERESES

Visuel : © Franck Alix

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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