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La Nuit de la Poésie 2019 sous le signe de l’espoir

La Nuit de la Poésie 2019 sous le signe de l’espoir

25 novembre 2019 | PAR Donia Ismail

Le 16 novembre, le temps d’une nuit, l’Institut du monde arabe est devenu l’antre de la poésie. Pour cette quatrième années consécutives, une vingtaine de personnalités ont défilé sur les différentes scènes de l’établissement. Un succès fulgurant.

 

« Dans le matin précoce. La matière tiède et enveloppante du temps. […] L’aisance des corps noirs, l’acquiescement naturel, le rire, la peur que les cœurs soulèvent. » Ce samedi 16 novembre, l’Institut du monde arabe vibre au rythme de la Nuit de la Poésie. Les aficionados du beau mot se sont donnés rendez-vous de 19h à l’aube. Dans la salle du Haut Conseil, au sommet de l’édifice, le rappeur Abdel Malik entre en scène. Il percute, slam, enchaîne les mots à une allure folle. Parfois, il ose le silence. Le hautbois comble ces moments d’égarement. Face à lui, un public, ébahi par les prouesses du conteur. Comme le rappeur, une vingtaine de personnalités sont venus interpréter, en langue arabe et française, des poèmes et chansons. Par la seule force de ses rimes, Abdel Malik transporte le public dans un voyage à travers l’Afrique. On voit les Pyramides du Caire s’élever, les oasis marocains se creuser et le port de Dakar s’étendre.

 

D’une nuit d’effroi à une nuit d’espoir

« C’est tout d’abord une nuit de souvenir », assure Jack Lang, président de l’IMA. Imaginée un an après les attentats du 15 novembre 2015, cette nuit de la poésie est un moyen de commémorer cet « événement marqué d’une pierre noire. » Tout en lui donnant un écho pacifique.

« C’est une réponse à l’obscurantisme. Une manière de s’opposer au fanatisme par l’Art, de passer d’une nuit d’effroi à une nuit d’espoir. »

Marion, 25 ans, se devait d’être là. « Il y a les bougies, les fleurs pour honorer. Puis vient le temps de l’action, explique l’étudiante. J’agis en venant ici tous les ans. »

Totalement gratuit, l’événement se veut accessible au plus grand nombre. « Une aubaine pour les étudiants ! », ajoute Marion. Il est difficile de faire un choix, tant les options sont pléthoriques. Un moment avec (feu) Mahmoud Darwich dans l’Auditorium ? Ou une balade raï avec le chanteur du métro Mohamed Lamouri ? Marion ne sait pas trop où aller. « Il y a tellement de choses à écouter ! », s’exclame-t-elle, le fascicule de la soirée à la main. Après mûres réflexions, c’est vers la Bibliothèque qu’elle se rend pour écouter le groupe Parabole.

Sur scène, Zoulikha Tahar, alias Toutefine, enchaîne les mots, les yeux fermés. Elle est comme habitée par la flamme de la poésie. Elle vie chaque syllabe, chaque respiration comme si c’était la dernière. « À Oran les gens ne courent pas, ils ne s’inquiètent pas. Il y a comme une espèce de béatitude ambiante. Le temps à Oran appartient à celles et ceux qui le veulent. », lance la slameuse à un parterre d’auditeurs attentifs. Du haut de ses 27 ans, elle ne se voyait pas refuser cette opportunité. « C’est un moment si magique, hors du temps », raconte-t-elle, des étoiles pleins les yeux. En plus de lui apporter une visibilité non négligeable, cet événement résonne en elle. « Dans mes textes, j’essaie de lutter contre toute forme d’obscurantisme. La poésie, l’amour, le partage et la sincérité sont les clés de toutes les luttes à mon sens. »

 

Une fraternité mise à rudes épreuves

Dans l’Auditorium, la première phrase de l’Étranger d’Albert Camus est clamée. « Aujourd’hui ma mère est morte. » Un traducteur tunisien poursuit : « Lioum omi metet». Ainsi, pendant près de quarante minutes, Redhouane El Medded et Abdellah Taïa alternent arabe et français.

Milan, 21 ans, est assis dans la salle. « Je me suis fait traîné par des potes, rétorque le jeune homme. C’est la première fois que je mets les pieds dans cet endroit ! » Intrigué par cet événement, il décide tout de même d’y aller.  « À la télévision, on n’entend que du négatif sur cette culture. Je voulais me faire ma propre idée, découvrir cet univers, éloigné des stéréotypes. » Il est accompagné par une amie, Cynthia, 20 ans.

« Ce genre d’événements sont importants. Surtout dans ces moments où la fraternité est mise à rudes épreuves. Cela fait plaisir de se dire que finalement, tout n’est pas à jeter. »

Associer l’arabe au beau

« Oh mince, il est 23h ! s’exclame Marion. Vite, Mahmoud Darwich nous attend. » L’étudiante court vers la salle de l’Auditorium, au -1. Catastrophe, elle se retrouve nez-à-nez avec une queue gigantesque. « C’est le révère du succès », lâche-t-elle défaitiste. En cette quatrième édition, l’IMA enregistre un record : près de 4 000 personnes ont fait le déplacement.

Farida, 49 ans, n’y croit pas ses yeux. « Quarante minutes d’attente pour écouter quelques vers de ce poète palestinien ? C’est tout simplement fou, s’écrie-t-elle. Les trois quarts des spectateurs ne sont pas même pas arabes ! » Cette professeur des écoles d’origine égyptienne est émue. Jamais elle n’aurait penser à un tel succès.

« C’est signifiant. Quand je pense à ce que disait Nicolas Dupont Aignan : ‘Islamiser la France en apprenant l’arabe à l’école’. Elle est là sa réponse. La langue arabe est belle, puissante, poétique. Elle n’est pas l’égale de la barbarie. »

C’était l’une des missions de l’IMA : « Rendre ses lettres de noblesse à cette langue d’amour, de beauté et d’harmonie », assure Jack Lang. Pari réussi pour le président de l’IMA, ému par la présence d’une « jeunesse attentive et ouverte. » D’ailleurs, il n’est pas prêt de s’arrêter en si bon chemin. Prochaine étape? « Poursuivre l’effort mené et étendre la Nuit de la poésie à plus de villes en France », afin de pouvoir faire rayonner le vers arabe.

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Donia Ismail

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