Cirque
« Cosmos », ou se perdre dans sa propre quête de spiritualité avec humour et talent

« Cosmos », ou se perdre dans sa propre quête de spiritualité avec humour et talent

07 mars 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Au festival Spring ce week-end on pouvait assister à des représentations de Cosmos, un spectacle co-écrit par Ashtar Muallem et Clément Dazin (cie La Main de l’Homme) créé en 2021 mais qui n’a presque pas pu jouer jusqu’à présent. Mélange de contorsion, de tissu aérien, de danse, et aussi de clown, qui interroge avec une légèreté feinte quelques-unes des angoisses spirituelles d’une femme trentenaire au 21e siècle. Drôle et singulier, et pas dépourvu de séductions.


Cosmos est un solo : seule en scène, Ashtar Muallem se sert de ses talents de circassienne au service d’une histoire partiellement autobiographique et partiellement fictive. L’artiste n’est pourtant pas seule à signer le spectacle, puisque ce solo, dont elle portait le désir depuis longtemps, a trouvé à s’incarner grâce à la rencontre de Clément Dazin, qui en a assumé la mise en scène. Entre la danseuse contorsionniste et celui qui dit pratiquer une forme de jonglage chorégraphique, un langage existait pour se retrouver. Sans doute aussi une certaine affinité pour l’humour, et le fait de ne pas se prendre au sérieux.

Rire de la quête individuelle de spiritualité

Ensemble, les deux artistes s’attaquent pourtant à un sujet qui ne manque pas de sérieux, du moins au premier abord : celui de la quête à tous crins, très contemporaine, d’une spiritualité qui nous réconcilie avec nous-mêmes, les autres, l’univers, et sans doute aussi avec notre corps. Ce sont quelques-unes des névroses des classes éduquées de notre siècle qui sont placées sous la loupe, de celles et ceux qui se retrouvent perdu.e.s dans un monde où les dieux les ont abandonnés – à moins que ce ne soit l’inverse.

Mais la question n’est jamais abordée de façon docte ou pesante – bien au contraire. Si l’interprète s’y confronte explicitement, c’est uniquement en mêlant le mensonge à la vérité, et en prenant tout avec dérision et humour. Tout y passe, en prenant appui sur son vécu de palestinienne née à Jérusalem : sa propre quête de dieu, la cohabitation fratricide des trois grandes religions monothéistes, les délires new-age, la folie du yoga, l’absurdité de la mode du développement personnel. Qu’elle pousse graduellement le curseur du loufoque dans son témoignage jusqu’à ce qu’il ne soit plus crédible, ou qu’elle imite une vidéo Youtube, Ashtar Muallem n’arrête jamais de se moquer d’elle-même, et pour peu que nous nous reconnaissions un peu dans sa quête, nous sommes invités à rire un peu de nous-mêmes au travers d’elle.

Traduire les états d’âme par les états du corps

Le talent de l’interprète pour le clown et, disons-le, pour le jeu théâtral, ne sont cependant pas ses seuls atouts. Elle est danseuse contorsionniste et acrobate aérienne, et elle engage son corps de différentes manières au soutien de la proposition.

La contorsion lui sert à appuyer des traits d’humour – en lançant à intervalles réguliers, dans les positions les plus impossibles, des encouragements à la suivre, comme si les spectateurs étaient les participants d’un cours de yoga – et aussi à instiller graduellement une étrangeté qui reflète celle du discours, à mesure que ce dernier s’éloigne de plus en plus du vrai comme du vraisemblable.

Le tissu aérien intervient pour un numéro situé à mi-chemin de ce spectacle ramassé, et c’est lui qui réinjecte comme une sorte de sérieux, peut-être même de solennité, dans un spectacle qui aurait sinon menacé de se diluer dans sa propre bouffonnerie. Les évolutions de la circassienne qui la font monter vers les cieux avec une forme de grâce et de légèreté sont une métaphore évidente de son désir de spiritualité – en même temps qu’elles suggèrent qu’Ashtar Muallem a trouvé par le corps et par l’art un chemin vers une transcendance qui lui échappe par ailleurs. Accident heureux le jour de la représentation, une pluie torrentielle s’est brutalement abattue au moment où l’artiste s’élançait : tandis qu’elle prenait une impulsion vers le ciel, ce dernier se baissait jusqu’à elle et faisait résonner le chapiteau de La Brèche.

On est moins convaincu par le passage dansé à la fin du spectacle. Non que les mouvements de danse ne soient pas beaux, dans l’absolu, avec un jeu autour du drapé grâce au tissu présent sur scène. Mais la chorégraphie a du mal à indiquer une émotion ou un sens, elle ne trouve pas pour l’instant son endroit de dialogue avec ce qu’il se passe au même moment sur le plateau, ni avec le reste du spectacle.

De l’énergie et de bonnes idées

Cosmos se révèle finalement comme un joli assemblage de contradictions – le divin côtoie le très profane, le spirituel rencontre le clown, les tableaux ciselés se juxtaposent avec des images insolites. A côté d’une image initiale très léchée, scénographie photogénique avec le long drapé blanc du tissu aérien qui compose come une alcôve autour d’Ashtar, on trouve des dispositifs participatifs pas très sérieux censés mettre le public à contribution pour aider à monter la cérémonie ultime – pour nous, c’était recueillir les larmes de l’homme le plus viril de la salle, en lui faisant éplucher des oignons. C’est loufoque, ça brise un peu le rythme, et c’est finalement assez drôle.

Ce qui réussit peut-être le mieux à Cosmos, c’est son rythme, indissociable de son énergie. La proposition est bouclée en trois quarts d’heure, sans temps morts, et sans scènes superflues. Le propos est posé, puis exploré et mis en corps, sans risquer la répétition ou s’égarer dans des élaborations finalement indigestes. C’est sans doute cela aussi qui rend le spectacle si plaisant, et laisse une sensation de légèreté et de vivacité.

Sans doute Cosmos n’atteint-il pas de grandes profondeurs philosophiques, mais les chercher ici serait se méprendre sur ce qui est proposé : sous couvert de rire, il s’agit bien de soulever quelques questions – d’ailleurs avec une assez grande justesse – mais certainement pas d’asséner des réponses, ni même d’esquisser des pistes de réponses. A chaque membre du public de s’emparer des questions pour réinterroger sa propre position – ou de choisir de ne voir là qu’un agréable divertissement, proposé par des artistes de talent avec beaucoup d’énergie et de bonne humeur.

Quoi qu’il en soit, on peut recommander ce spectacle facilement : pour un public ado ou adulte, il fera mouche à tous les coups, tant que personne n’est d’une sensibilité religieuse exagérément tatillonne.

GENERIQUE

Co-écriture et jeu Ashtar Muallem Co-écriture et mise en scène Clément Dazin Création sonore Grégory Adoir Création lumière et régie Tony Guérin Costumes Fanny Veran Administration, production, diffusion La Magnanerie – Victor Leclère, Anne Herrmann, Martin Galamez, Lauréna de la Torre et Sarah Bigot
photo : (c) Christophe Raynaud de Lage

« Cha Cha Chabelita » : le cerceau aérien sans les paillettes mais avec le talent
Il Nerone, une version intimiste de L’Incoronazione di Poppea au Théâtre de l’Athénée
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture