Cirque
« Cha Cha Chabelita » : le cerceau aérien sans les paillettes mais avec le talent

« Cha Cha Chabelita » : le cerceau aérien sans les paillettes mais avec le talent

07 mars 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

A l’occasion du festival Spring, la jeune compagnie Vous Revoir présentait sa première création, Cha Cha Chabelita. Cinq circassiennes pour un numéro de voltige aérienne faisant très largement appel au cerceau, sur un impressionnant portique construit sur mesure. Présenté dans l’écrin du cirque-théâtre d’Elbeuf, le spectacle est également destiné à être représenté en rue. Intelligent, plein d’une belle énergie, c’est un coup d’essai joliment réussi.


Désexualiser la voltige aérienne avec humour

Un spectacle de voltige aérienne où l’agrès est le cerceau, qui plus est avec cinq circassiennes récemment sorties d’école, cela génère immédiatement quelques images mentales liée à la représentation de la discipline. Cela évoque un objet agréable à regarder, de jeunes artistes gracieuses, des paillettes, tout un univers de légèreté et de gala. Et donc, on peut le résumer ainsi, une vision réductrice et un tantinet sexiste de ce qui va être proposé. Vision que les cinq circassiennes s’emploient donc à dynamiter, dès le début du spectacle. Pour emprunter les mots de Virginie Despentes, elles vont faire en sorte de sortir de leur assignation de « bonnes meufs ».

D’entrée de jeu, les cinq artistes de la compagnie Vous Revoir font donc un pas de côté et désarment les attentes. Elles le font à l’aide d’une scène d’exposition drôle autant que salissante, qui va instaurer un autre rapport à leur féminité et à leur présence scénique, à l’aide du simple accessoire que constitue une pastèque. Une première artiste se place sous le portique, et cale ladite pastèque entre ses cuisses. Puis essaie de l’écraser à la force de ses muscles. Elle échoue. Une à une, les quatre autres vont la rejoindre pour l’assister dans cet effort intense, auquel le fruit ne résistera guère que trois minutes. Cela suffit pour poser le préalable : tout ne se passera pas en l’air, tout ne sera pas que grâce et fragilité et délicates acrobaties, et cette féminité attendue ne prendra sans doute pas la forme qu’on imagine. Et ce drôle d’accouchement – qui est en fait destruction, et métaphorise donc la volonté d’une inversion – désigne le groupe des femmes comme une ressource, l’incarnation d’une entraide et d’une interdépendance, où la collaboration fait – littéralement – la force.

Distiller la poésie sans renoncer à la force

Le spectacle ne se départira jamais d’une veine humoristique qui le traversera de bout en bout. Quelques-unes des interprètes ont un réel talent pour la bouffonnerie, et leurs numéros clownesques fonctionnent déjà bien malgré la jeunesse du spectacle, signe qu’elles ont visé juste. Cela ne les empêche pas de proposer des passages très techniques où, en solo ou en groupe, les cinq artistes proposent des figures bien maîtrisées, reposant autant sur la force que sur l’adresse. Il y a quelques très belles images, il y a aussi des morceaux de bravoure et des moments de puissance explosive. On (re)découvre toute la palette des possibilités d’un agrès peu sollicité par le cirque contemporain – et on réalise qu’on y perd.

Pour le reste, le spectacle s’autorise à baigner dans une petite folie douce. La dramaturgie est un peu sans queue ni tête, la fin abrupte – mais tant mieux, tant il est difficile de dire au revoir quand on a passé un bon moment ensemble. Ce qui vaut surtout, c’est la cohésion du groupe, c’est l’exploitation de l’espace entre le sol et le portique, entre la piste en deux dimensions et les agrès aériens qui introduisent la possibilité d’une verticalité. C’est un spectacle bien équilibré qui s’écrit là, agrémenté de quelques beats techno, de ritournelles jouées au synthé, de quelques accords doux tirés d’une guitare électrique, mais aussi d’une réécriture sympathique et surprenante de Salut à toi des Béruriers Noirs. Ce n’est pas un spectacle énervé, mais c’est un spectacle enlevé, où la beauté se conjugue avec l’humour et la puissance.

Plus fortes ensemble, la sororité par l’exemple

Ce qui enfonce définitivement le clou, et permet d’affirmer que Cha Cha Chabelita est un très beau spectacle, c’est finalement la qualité de relation entre les artistes sur la piste. Une forme de sororité forte et sensible, où le groupe fonctionne grâce à une attention soutenue des unes aux autres, et à une très belle qualité d’écoute. C’est un véritable plaisir de sentir cette cohésion et cette entente, qui font chaud au cœur. Il y a aussi une simplicité très attachante qui se dégage de la proposition et qui rend ces artistes sympathiques : on salue leur capacité à rire d’elles-mêmes et à ne pas se prendre exagérément au sérieux. Grâce à cette attitude, les quelques défauts de jeunesse du spectacle – la première chanson qui patine, quelques problèmes de rythme – sont immédiatement pardonnés, et complètement oubliés une fois la fin du spectacle venue.

Pas égoïstes, les cinq circassiennes arrivent à inclure le public avec beaucoup de naturel. On se sent très vite inclus dans la danse, et cette sensation est la résultante d’une combinaison de facteurs. L’un d’entre eux est le maniement de l’humour, qui abolit d’entrée la réserve prudente que l’on peut avoir face à un spectacle assis où l’on adopte facilement la position de spectateur distancié. Le choix de rapport piste-salle, avec des petits gradins en quadrifrontal très proches des artistes, y contribue aussi beaucoup. Et, de façon plus subtile, on sent une générosité, un désir de présenter le travail et d’y inviter le public, qui passe par mille petits choix dramaturgiques et mille petites attitudes, qui s’additionnent pour procurer ce sentiment.

Cha Cha Chabelita est un beau spectacle, dense et généreux, beau et drôle, qui mérite d’être découvert. Pour ce faire, on a l’embarras du choix :
– 15 et 16 avril à Dijon – Festival Prise de Cirq
– 14 mai à Cirk’Eole – Festival les nuits d’Eole
– Le 5 juin à La cascade – Les Préalables
– 10 et 11 juin au Palc Festival FURIES
– 25 juin à l’Azimut – Festival SolsticeS
– 9 juillet à Vitry le françois
– 10 septembre à la maison de Courcelles

GENERIQUE

écriture et plateau Aurora Dini, Noémi Devaux, Gentiane Garin, Carla Margarita Manrique
Mendoza, Gal Zdafee
régie générale Clara Marchebout, Emmanuelle Rossi
création lumière Carine Gérard
regard extérieur sur le mouvement Ezra Groenen
constructeur Sud Side

Entre cirque et performance, « Blanc » ou la couleur de l’insconscient
« Cosmos », ou se perdre dans sa propre quête de spiritualité avec humour et talent
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture