Cirque
Entre cirque et performance, « Blanc » ou la couleur de l’insconscient

Entre cirque et performance, « Blanc » ou la couleur de l’insconscient

06 mars 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Blanc de Sébastien Wojdan (Galapiat Cirque) faisait ses premières dates sur la scène du Vox, salle du Trident scène nationale de Cherbourg, dans le cadre du festival Spring. Un spectacle de cirque auto-biographique qui pioche son vocabulaire à beaucoup d’endroits, et plonge ses racines dans la performance, avec une signature plastique très forte dans la scénographie. Tour à tour déroutante et bouleversante, une œuvre impressionniste et impudique qui arrive à partir de l’angoisse singulière d’un individu pour toucher à quelque chose d’universel.

Blanc canvas

A l’entrée en salle, le public découvre une scénographie tout en blanc, la reconstruction d’un espace intérieur entre trois murs. Aucune touche de couleur ne vient briser cette monochromie virginale – on a eu soin de tirer un drap sur tout ce qui pouvait venir détruire l’homogénéité du blanc. Évidemment, cela évoque de Baro d’evel, mais la comparaison s’arrête aussitôt, parce que l’espace ici contient déjà de nombreux objets qui font signe. C’est un lieu de vie, avec son coin cuisine et sa cafetière, une cuvette de WC et son abattant, une petite chaise et une grande fenêtre. C’est un atelier d’artiste, aussi, avec sa grande table où s’entassent des bustes sculptés, ses cubes et ses rangements, ses murs nus. C’est un laboratoire enfin, avec ce blanc immaculé de clinique stérilisée, où le spécimen qui se produira sur scène pourra être observé à la lumière crue des projecteurs.

On n’est pas détrompé dans cette dernière intuition à l’arrivée de Sébastien Wojdan. La porte de la salle s’ouvre, celle même par laquelle le public est entré, et l’artiste apparaît, fumant de sueur. C’est qu’il vient de courir 10 kilomètres, comme il le fait chaque jour. Il a décidé d’en faire le point de départ de son spectacle, et c’est la première obsession qu’il nous livre dans cette longue confession. Il ne l’expliquera que plus tard, les vingt premières minutes de cette étrange proposition étant muettes. On assiste d’abord à un rituel post-entraînement un peu maniaque dans sa précision, strip-tease clinique sans aucun érotisme pendant lequel Sébastien Wojdan se pèse, se mesure, s’évalue, note sa forme et ses performances du jour sur une feuille dont on peut imaginer qu’elle rejoindra plus tard des archives documentant les mêmes paramètres sur des années voire des décennies d’historique. Laboratoire et observation, donc.

Blanc sanglant

L’ambition de Blanc semble être de déployer une intériorité, par le corps et par l’image, par la musique et par l’action. C’est l’auto-dissection sans fausse pudeur d’un homme angoissé et qui le sait, d’un artiste qui cherche une manière de dire ce qui le ronge en d’en faire un objet qui puisse trouver une résonance dans le public. Il le fait presque sans aucun mot, mis à part un extrait du poème Les nouveaux anciens de Kae Tempest, et une vidéo le montrant en train de courir avec le rendu de son monologue intérieur en voix off. L’essentiel passe par la vérité du corps engagé dans l’action, et par l’accumulation des gestes symboliques. Il y a un certain tropisme de la violence et de la souffrance, une forme de masochisme qui s’incarne sur scène par ce qui est aiguisé et par ce qui se plante, par l’évocation aussi d’images et de gestes empruntés au fakirisme autant qu’au BDSM.

C’est donc de la somme de ce qu’il extirpe de lui que Sébastien Wojdan habille graduellement cet espace blanc, peignant au fur et à mesure un autoportrait chaotique, qui compose d’abord avec des gestes du quotidien, presque naturalistes, pour glisser ensuite vers un geste artistique de plus en plus libre et radical. L’imagerie relève parfois du très évident – comme de tirer un cœur de mouton de la poitrine d’un buste, l’accrocher au mur, et jouer à lancer des couteaux au plus près de l’organe sanglant. Mais elle peut aussi prendre des formes beaucoup plus étranges, tendues entre Angst profond et auto-dérision de bon aloi. Le résultat est convaincant : une traversée déconcertante et anarchique d’un paysage intérieur où les failles béent, où l’enracinement dans le corps et dans son évidence matérielle relie l’homme à la réalité, où l’humour est une tentative de racheter l’existence en rendant la traversée supportable.

Blanc, synthèse de toutes les couleurs

Que toutes les métaphores ne soient pas immédiatement compréhensibles n’est pas gênant – ce qui est donné l’est autant sinon plus à sentir qu’à intellectualiser. Après tout, c’est à une odyssée au travers d’un inconscient déplié qu’invite Blanc, ce qui suppose une certaine absence d’ordre comme de réalisme. De la même façon, le fait que les vocabulaires artistiques se mélangent n’est pas sans pertinence, et même leur articulation assez brute – pour ne pas dire leur collision brutale – convient à cette ambiance d’auto-psychanalyse sauvage et hallucinée. La musique peut vociférer l’angoisse autant que le peut la danse acrobatique syncopée. Le risque physique évoque le danger, et le danger ne saurait être dissocié de l’angoisse : le lien entre le corps et l’esprit se noue ici.

Ce fatras tient, au final, parce que le fil rouge est sous nos yeux, le circassien-performer au cœur du propos comme du dispositif. Son engagement très fort dans ce qu’il déroule, sa présence scénique évidente, son humour aussi, constituent les socles sur lesquels il construit sa proposition. Pour autant, il nous a semblé que l’énergie déployée ne pouvait pas masquer une certaine longueur, la nécessité de resserrer certaines parties du spectacle pour le rendre plus incisif. A l’image des couteaux lancés et des flèches tirées, Blanc est un projectile, et il doit être équilibré autour de son centre de gravité pour mieux atteindre sa cible.

Ce qui est fort, au final, c’est que cette histoire très personnelle provoque des réactions puissantes chez le spectateur. Chaque personne le recevra différemment, à un endroit qui lui est propre, mais on peut dire que Sébastien Wojdan arrive à convoquer une forme de poésie irrationnelle autant qu’il arrive à frôler l’universel. Après tout, qui, parmi les membres du public, peut prétendre ne souffrir d’aucune névrose ? On est pas obligé de reconnaître les siennes dans Blanc pour entrer en empathie avec cette quête d’un chemin au travers des deuils et des déconvenues, des blessures de l’égo et de la recherche d’un sens.

C’est un spectacle déconcertant, insolite, pas forcément facile à recevoir, brut, honnête, féroce, drôle, inquiétant, qui tape très juste par moments. Une aventure à tenter ! A voir le 26 avril 2022 au THV, Saint-Barthélémy-d’Anjou, et le 28 avril 2022 au Cargo, Segré.

GENERIQUE

de et avec Sébastien Wojdan
aide dramaturgique en période de laboratoire Bauke Lievens
regards extérieurs sur la création Félicien Graugnard et Federico Robledo
construction Sébastien Wojdan, Franck Beaumard, Lucile Bouju
musique, son, lumière et accessoires Franck Beaumard et Lucile Bouju
regard et création visuelle Lucile Bouju et Nelly Sabbagh
production/diffusion : Fanny Pezzutti
administration : Camille Rondeau, Yvain Lemattre.

Photo : (c) Jean-Claude Leblanc

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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