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Au Théâtre Ouvert, la pièce Transe-Maître(s) secoue les planches et l’Histoire

Au Théâtre Ouvert, la pièce Transe-Maître(s) secoue les planches et l’Histoire

27 mars 2021 | PAR Camille Bois Martin

Du 8 au 11 juin prochain, le Théâtre Ouvert de Paris accueillera les acteurs de Transe-Maître(s) en présence d’un public. L’auteur et metteur en scène de cette pièce, Elemawusi Agbedjidji, revient sur un pan de notre histoire française coloniale au sein de laquelle la langue française devient une arme et le silence un bouclier. 

« Apprenez leur à croire et non à raisonner »

Dans l’obscurité, la voix singulière d’Athaya Mokonzi résonne de façon mystique ; invisible, il guide « sept doigts » de la main dans sa création du monde. Cette entité mystique évalue les compétences de chacun des doigts en fonction de leur français, pour l’aider à mieux manipuler sa « Création ». L’un sera ministre de l’intérieur, l’autre ministre des « mers et eaux profondes », ou encore un, Jules Ferry, sera ministre de l’éducation… À ce dernier, ce « dieu » conseille d’apprendre à ses élèves « à croire et non à raisonner« . Les bases de l’histoire sont données. 

Cette histoire n’est pourtant pas entièrement fiction ; Elemawusi Agbedjidji revient en effet sur l’interdiction suite à la loi Jules Ferry de 1881-1882, présente dans l’hexagone (Bretagne, Occitane) comme dans les colonies, de parler vernaculaire dans l’enceinte et aux abords de l’école, sous peine de porter ce « censeur et gendarme » qu’est le signal selon l’auteur, collier fait de carapace d’escargot, d’os d’animal, ou de pattes de poulet. Si l’élève qui avait parlé sa langue natale souhaitait s’en débarrasser, il devait dénoncer un de ses camarades. « Cette langue que Paris imposa au reste de la France, que la France imposa à l’empire colonial ira même jusqu’à lutter contre les langues locales existantes« .

Pourtant, le signal n’est que rarement mentionné dans les manuels d’histoire au profit d’une unité française et francophone. En 2021, sur la scène du Théâtre Ouvert, ce pan de l’histoire oublié reprend vie et ravive des souvenirs (trop) longtemps enfouis.

Le petit Dzitri, figure de l’oubli 

Interprété par la talentueuse Astrid Bayiha, Dzitri porte sur ses épaules le poids de toute une culture qu’il doit cependant cacher, oublier, au profit de la langue française. Confronté à son professeur, ce dernier s’est débarrassé du signal dont il a été accablé pour avoir prononcé « une » peigne au lieu d’un peigne – la langue française a trop de sexe, selon lui. Il refuse d’avouer, et refuse de parler, par peur de rentrer dans son foyer avec, mais aussi parce qu’il ne veut pas dénoncer un autre élève.

Dzitri est au coeur de plusieurs histoires, et de l’Histoire : son père, parti volontairement à la guerre en 1944 pour défendre la France, n’en est jamais revenu, pour des raisons obscures commandées par le général de Gaulle. Dans une lettre qu’il adresse à la mère de l’enfant, il l’invite à se renseigner sur ce qu’il s’est passé au Camp de Thiaroye s’il ne revient pas ; une invitation tendue à un spectateur confronté à ces pans de l’Histoire oubliée. 

Son professeur monsieur Ketoglo, incarné par Marcel Mankita, continue sa croisade contre la culture natale de ses élèves et entend « nettoyer » leur français. Il impose à Dzitri d’avaler un morceau de savon afin de laver son oesophage et donc, son langage ; dans cette pièce, la langue est à de nombreuses reprises présentée comme un morceau de notre organisme. C’est ainsi que Dzitri finit par avaler, sur le conseil de son camarade Azonsou (joué par Amandine Gay), le sceau rempli d’eau et des résidus de craies effacés sur le tableau. En avalant tout ce savoir retranscrit sur l’imposant tableau noir, l’enfant n’aurait alors plus à se soucier de son utilisation de la langue française qui se serait littéralement intégrée à son organisme. 

Pourtant, Dzitri la vomit. Sur sa peau noire, la pureté trop blanche de la craie et de ce prétendu savoir dont il vient de se recouvrir détonne et semble le consommer comme de l’acide, l’effacer comme l’Histoire a « oublié » son papa. Cette scène, accompagnée de la voix ensorcelante d’Athaya Mokonzi, marque une rupture dans la suite de son histoire et de l’Histoire. Pour Dzitri comme pour Elemawusi Agbedjidji et même le spectateur, il n’est plus question de renoncer ni d’enterrer cet ethnocide. 

Tableau noir et désespoir 

Sur trois temporalités (la Genèse, le présent dans « la capitale d’un réduit de pays », et le futur où un président prononce un discours), la pièce se déroule devant un tableau d’école envahi de leçons de grammaire et autre écritures abstraites inscrites à la craie. L’atmosphère sonore conçue par Ana Walkenhorst situe chaque scène : des cris d’enfants pour une cour de récréation, des bruits de circulation et de rue pour une boutique… La scène est vivante, et ce malgré le tableau noir qui semble empêcher toute lumière de pénétrer. Symbole fort de nos écoles, il est ici à la fois le rempart du savoir et la muraille dans laquelle les faits et gestes des élèves se retrouvent limités, empêchés.

La mise en scène d’Elemawusi Agbedjidji joue en effet sur ces contrastes de lumières et d’obscurité. Au début de la pièce, devant le tableau encore installé, Dzitri se fait punir par son professeur ; puis ce tableau devient boutique et ses leçons écrites graffitis ; il devient en suite un camp militaire où le père de l’enfant lit la lettre adressée à sa femme, mais dont les spectateurs ne ressortent pas indemnes. Le tableau est ensuite décomposé sur la scène lorsque Dzitri se force à avaler le sceau de l’eau ayant servi à effacer le tableau. Puis il devient cour de recréation, et, enfin, une de ses parties abrite un chef d’État de l’avenir déblatérant la nécessité et les bienfaits de la francophonie dont la propagation de la langue française dans le monde est un « signal ». D’abord récité par Athaya Mokonzi, les mots sont répétés en fond sonore par le président Emmanuel Macron, dont le discours a simplement été repris. Si le spectateur pouvait être surpris par l’absurdité des paroles du personnage fictif, il reste alors coi lorsqu’il se rend compte que la fiction ne fait qu’imiter la réalité. Et ce sur 1h30 de spectacle.

Des discours (en)fumés 

Elemawusi Agbedjidji nous fait pénétrer dans un univers enfumé, une atmosphère dans laquelle réalité et imaginaire se confondent en un nuage  de fumée. La petite fumée de la cigarette consommée par la figure mystique de la première scène laisse place, dans la dernière scène, au corps tout entier de Dzitri qui s’enfume. S’insurgeant devant les pratiques de son professeur et de l’école en général, l’enfant prononce lui aussi un discours enflammé, dénonçant tout ce qui était jusqu’ici sous entendu : « Est-ce l’éducation nationale ou l’élevage national ? » demande-t-il à son professeur. Sa colère semble finir par le consommer alors même que la lumière s’éteint progressivement, que les spectateurs de son discours quittent la scène, et que lui s’allonge sur son banc, marmonnant des mots dans sa langue natale que même le savoir qu’il a « avalé » n’a pas réussi à effacer. 

La pièce Transe-Maître(s) d’Elemawusi Agbedjidji, au Théâtre Ouvert du 8 au 11 juin 2021, a beaucoup de choses à vous transmettre. 

 

Texte et mise en scène : Elemawusi Agbedjidji

Création lumière et régie générale : Guillaume Tesson

Création son : Anna Walkenhorst

Scénographie et costumes : Camille Kuntz

Distribution : Amandine Gay, Astrid Bayiha, Athaya Mokonzi, Elemawusi Agbedjidji, Marcel Mankita, Senyon Hodin

Collaboration artistique : Baptiste Jamonneau Alassane Sidibé

Chargée de production : Pauline Pascalin

Transe-maître(s), paru aux Editions Théâtrales 2018 : Lauréat Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre 2018 Lauréat aide à la création Artcena 2018, Prix Text’Avril 2019Finaliste Grand Prix de la littérature dramatique 2019, Sélection 2019 du comité de lecture Troisième Bureau – Grenoble, Sélection du comité de lecture du Tarmac – Paris

Visuels : © Marc Ginot

Olivier Michel : « Notre enjeu est de sécuriser les artistes »
Une playlist tout de suite et pour conclure
Camille Bois Martin

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